Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
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6 mai 2010

L'invité du 36e : Arnaud Carobbi ou l'école des tranchées

Arnaud Carobbi devant le monument
aux morts de Sablé-sur-Sarthe.
Depuis 2005, Arnaud Carobbi, prof d'histoire au collège Anjou, de Sablé-sur-Sarthe, conjugue mémoire, histoire et famille au sein d'un club d'études sur la Première Guerre mondiale. Avec une ambition : faire prendre conscience à des adolescents, au travers d'un travail interdisciplinaire, ce que fut ce conflit et ce qu'il en reste. 

Depuis quelle année es-tu professeur d'histoire ?
Je suis en poste depuis 1998. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu être prof. J'ai été formé dans le Loiret. Ensuite je me suis retrouvé dans l'Aisne. Enfin, par le jeu des mutations, je suis arrivé à Sablé-sur-Sarthe en 2004. Cela tombe bien : j'aime cette région, entre autres parce que j'y ai effectué mes études.

Comment est venu ton "goût" pour la Première Guerre mondiale ? De ton passage comme prof dans l'Aisne ?
Non. La demande pour l'Aisne n'avait aucun rapport avec 14-18. Rétrospectivement, cela a sans doute fait redémarrer la "machine", mais je n'en savais rien à l'époque. J'étais intéressé par la guerre 14-18, mais c'était très diffus. Tout vient d'une histoire familiale qui s'est développée avec le temps. Une histoire qui a été mise entre parenthèses pendant très longtemps.

Quelle est cette histoire ?
"Jules Gauthier, celui par qui tout a commencé...
Tué en mai 1916, cote 304, deux mois
avant la naissance de sa fille, ma grand-mère.
Je suis plus vieux qu'il ne l'a jamais été."
Le point d'origine a été mon arrière-grand-père (photo). Il était natif d'Eure-et-Loir et s'est retrouvé secrétaire d'état-major sans même l'avoir demandé. Il a été tué fin mai 1916 sans connaître sa fille - ma grand-mère. Un jour, alors que j'avais sept ans, l'on m'a prêté le sacro-saint carnet de guerre de cet aïeul. Et ce document a été une énorme... déception ! Je m'attendais à des combats, des histoires héroïques, des récits de tranchées, et, au lieu de cela, ce récit reprenait l'inventaire des villages que mon arrière-grand-père avait traversés, les événements notables, de petits anecdotes, etc. Rien de plus. La seule mention de son passage dans l'infanterie tenait en trois lignes. Et puis, avec le temps, cette partie d'histoire familiale s'est affinée. Grâce à mes études d'histoire, j'ai pu me rendre compte que le document était beaucoup plus riche que la première étude que j'avais eue enfant. À la suite de mon passage dans l'Aisne, je me suis rapproché de ma grand-mère. On a recommencé à en discuter, j'ai recueilli et travaillé ses souvenirs. J'ai repris le carnet et j'en ai fait la transcription. J'y ai appliqué les méthodes que l'on m'avait enseignées. J'ai découvert finalement que ce document était d'une très grande richesse. C'est un peu de là que tout est reparti.

Que s'est-il passé ensuite ?
Ma grand-mère est morte, et cela a complètement arrêté ma recherche. Et puis, en 2005, en tapotant sur Internet, je suis tombé sur le forum 14-18. Il me restait des zones d'ombre sur le parcours de mon arrière-grand-père, et grâce à quelques passionnés et j'ai tout de suite eu les clés de lecture qui me manquaient.

Comment est née l'idée de créer un club de recherche sur les combattants de la guerre 14-18 ?
Lorsque j'ai été formé, je me suis aperçu que les élèves avaient parfois de grosses difficultés. Ma tentation a été alors de les prendre individuellement pour les aider. Mais mon tuteur m'a fait comprendre que cette demande devait venir de leur part, qu'il fallait que ce soit volontaire. C'est cette idée qui a présidé à la création du club. Comment faire pour intéresser des adolescents à l'histoire ? J'ai mis en place une petite méthode de recherche et je l'ai proposée aux élèves.

Quelle étaient tes intentions à l'origine en créant ce club ?
Mon projet a toujours été le même : par la petite histoire familiale, essayer de montrer aux élèves que tout le monde a une place dans la "grande" histoire. Que la chronique familiale n'est pas inintéressante, qu'il y a là une mémoire à conserver. Les élèves ont en effet très peu de discussions avec les personnes des autres générations. Et puis, mon objectif est aussi de convaincre les élèves que l'on peut faire de la recherche au collège sans que ce soit trop ambitieux, qu'il y a moyen d'aller au-delà en histoire. Cette matière est aussi quelque chose d'agréable, où la curiosité peut être mise en avant.
"Le 11 novembre, en 2006 et 2007. En 2007, c'était la première participation active des élèves volontaires du club
à la dépose des gerbes après une matinée à suivre toutes les étapes des cérémonies."
A qui s'adresse ce club ?
A tous les élèves de troisième du collège. L'ouverture se fait entre les cours, entre 13:00 et 14:00. Au collège Anjou, on compte en effet 450 élèves demi-pensionnaires sur 630. L'idée est de leur proposer une activité volontaire, qui les occupe une heure par semaine.

Comment sélectionnes-tu, avec les autres animateurs du club, les jeunes ?
Ce sont uniquement les élèves volontaires qui viennent. Il n'y a pas de sélection. Nous demandons juste un degré de motivation, d'autonomie, et que ces adolescents acceptent d'aller voir les membres de leur famille pour leur poser des questions. On se fixe une limite de 22-23 élèves pour une simple raison : en quantité de travail, cela représente pour moi une classe supplémentaire en temps de travail. La première année, en 2005, le club a accueilli une dizaine d'élèves, la deuxième, dix-huit, la troisième, vingt-sept élèves. Depuis deux ans, nous recevons une vingtaine d'élèves, y compris ceux qui ont une très mauvaise moyenne en histoire-géographie et qui, dans cet atelier, font un vrai travail d'histoire et se montrent vraiment curieux...

Quelle a été la réaction des parents et de ta hiérarchie ?
Elle est très favorable pour les parents, car selon eux, ce travail provoque une conversation entre les grands-parents et les enfants. Et puis, les parents ont le sentiment d'apprendre des choses. Je n'ai jamais eu de réactions négatives, même s'il y a des secrets de famille sous-jacents. Mais, en l'occurrence, je ne m'oppose pas aux élèves qui souhaitent démarrer des recherches généalogiques que d'un seul côté de leur branche familiale. Le club est à leur service. Il est là pour appuyer sur une envie. Quant à ma hiérarchie, la principale du collège m'a toujours soutenu, y compris dans l'organisation des voyages.

Dans ce club, les adolescents sont amenés à travailler sur les dossiers militaires de leurs aïeux. Comment as-tu pu mettre cela en place ?

Il y a cinq ans, j'étais invité à une présentation du service pédagogique des archives départementales du Mans. L'équipe nous a alors fait comprendre que si l'on avait des projets, elle les accueillait favorablement. Et comme l'on pouvait consulter les registres matricules, je me suis lancé ! A partir de là, la machine s'est mise en route.

À l'origine, l'idée était de faire des recherches sur des soldats originaires de la Sarthe. Comment cette idée a évolué au fil du temps ?
La première année, en 2005, c'était effectivement ce que je souhaitais faire : retrouver trace des combattants qui sont morts à la guerre, ainsi que ceux pour lesquels on avait des documents, des écrits ou des photos. Le club réunissait alors un peu plus de dix élèves qui étaient très motivés. Seulement, je n'ai pas pu les emmener très loin dans leur étude parce qu'il me manquait encore des connaissances. Je leur ai demandé de rédiger une petite biographie, mais le papier ça se perd. La deuxième année, grâce aux registres matricules, le champ d'exploration a été plus vaste. Je me suis donc limité au département de la Sarthe. Ce qui a frustré certains élèves qui ne retrouvaient pas d'ancêtres sarthois. Sablé est en effet une ville qui a beaucoup grandi dans les années 1970-1980 grâce à l'industrie agroalimentaire. Pour le coup, la ville rassemble beaucoup de gens qui viennent d'en dehors du département. Donc, en 2007, j'ai ouvert la recherche à tous les départements. On écrit dorénavant aux archives départementales des différents départements pour qu'ils nous envoient copie des registres matricules des soldats sur lesquels on souhaite travailler. Et, pour le moment, ça marche pas trop mal…

"Le 12 novembre, un vrai historien, Stéphane Tison, de l'université
du Mans, est venu au collège. Il m'a montré à quel point un simple
casque et une médaille peuvent attirer la curiosité de certains élèves."
Outre ce travail de généalogie, tu proposes des activités annexes au sein de ce club ?
Oui. Sachant qu'il faut offrir aux ados un travail qui ne s'étale pas sur 4 ou 5 heures. Donc leur présenter des activités courtes. Pour donner un exemple de ces activités, la première année, nous avons fait un travail sur les soldats dont les noms sont gravés sur les monuments aux morts du canton, à partir du site Mémoire des Hommes. L'année suivante, le club a accompli une petite enquête sur les lieux de Sablé-sur-Sarthe liés à la Première Guerre mondiale. En 2009, on a démarré un atelier sur les chansons sur la Grande Guerre, et les élèves ont également effectué la saisie d'un carnet de poilu. Cette année, les jeunes du club vont mettre en ligne la correspondance d'un zouave avec sa femme qui a été retrouvé dans un grenier. Car, à chaque fois, la production des élèves est mise en ligne sur le site internet du club : ils peuvent ainsi voir directement le résultat de leur travail. Ça les motive d'autant plus.

Chaque année, tu organises pour ce club, ainsi que pour une classe de 3e, un déplacement sur les champs de bataille. Comment est venue cette envie ?
Ah ! Les voyages… Depuis le début de ma carrière, je répétais toujours que je n'organiserai jamais de voyage. Trop de contraintes, trop de rigueur dans l'organisation et la gestion administrative. Et puis il y a aussi une question de responsabilité personnelle. Mais il a bien fallu me rendre à l'évidence : faire de la recherche, c'est bien, mais ça n'est pas très concret pour les élèves. Ce sont des histoires racontées dans les livres... Je voulais que les jeunes aient des images, des couleurs, des sensations lorsqu'ils lisent un texte. J'ai été approuvé en cela par François Le Meur, un ancien collègue prof d'histoire-géographie au collège Jean Mermoz, à Gien. Passionné de Maurice Genevoix, François a organisé des voyages aux Eparges avec ses élèves de troisième. Il m'a encouragé à me lancer. Avec Benoît Bondu, un collègue de Français, on est donc parti et il nous a montré les étapes qu'il effectuait, les sites qu'il faisait visiter, le lieu d'hébergement… Au final, il nous a proposé un voyage clés en mains. Ce voyage a été mis sur pied, il s'est tellement bien passé et les élèves ont tellement accroché, que l'on a décidé de prolonger l'expérience.

"En 2008, la lecture d'une reconnaissance,
du soldat Marcel Bioret, du 106e RI, aux Eparges. Une impression
incroyable, ce silence, le son du vent dans les arbres, la neige..."
Combien coûte ce déplacement ?
Cette année, nous sommes partis à la main de Massiges, puis à Verdun et à Vimy. Le coût était de plus de 5 000 € pour accompagner 40 élèves pendant trois jours, car en plus du club nous emmenions une classe de 3e du collège Anjou. Ce budget augmente chaque année en raison du transport. La première année, le voyage est revenu à plus de 3 000 €, la deuxième année, plus de 4 000 €... De plus, la première année, il y avait une seule nuitée à payer. Cette année, nous avons effectué deux nuits sur place, comme l'année dernière, mais nous avons fait plus de kilomètres. A noter que, sur place, la plupart des visites sont gratuites, et les intervenants sont bénévoles.

Comment finances-tu ce voyage ?
Plus de 66 % des familles de notre collège font partie de catégories socio-professionnelles défavorisées. Il n'y a pas donc de gros moyens dans les familles. Nous faisons donc appel à la fédération nationale André Maginot pour financer le poste du transport, et cette structure nous aide à hauteur de 2 300 euros.

Comment obtient-on cette subvention ?
Il faut faire un dossier qui est mis en concurrence avec d'autres projets qui émanent d'autres établissements. Depuis trois ans, notre dossier a été sélectionné, mais rien ne dit que l'année prochaine il le sera. Par ailleurs, depuis 2008, nous sollicitons l'aide du ministère de la Défense, au terme d'un partenariat signé avec le ministère de l'Education. Nous obtenons ainsi 600 €. Enfin, le collège et son foyer donnent quelques centaines d'euros, et le reste est à la charge des familles. Cette année, chaque famille payait 45 € pour trois jours. Mais nous faisons très attention à diminuer au maximum cette quote-part.

Chaque année, tu essaies de visiter un secteur différent...
L'objectif est idéalement de poursuivre ces voyages et de changer chaque année de destination. Plusieurs raisons à cela. Se renouveler, cela oblige à être en permanence en tension, à réfléchir constamment au projet. On est vraiment dans notre sujet. Il y a, de plus, l'envie et le plaisir de trouver le biais par lequel on va faire aimer un lieu aux élèves, la satisfaction de préparer un voyage et de découvrir à chaque fois des sites différents. Enfin, personnellement, si je reviens aux mêmes endroits, je risque de moins bien faire, parce que je me poserai moins de questions, qu'il y aura moins à m'investir dans le projet.

 "Une cérémonie organisée pour un Sabolien disparu à Vauquois.
A défaut de pouvoir trouver un descendant, cet hommage
a permis de montrer aux élèves que des Saboliens étaient là aussi."
Comment est venue l'envie de décloisonner ta classe, de partir avec d'autres professeurs ?
Elle est due à une question d'affinité avec des professeurs du collège Anjou. C'est comme ça, ça ne s'explique pas, c'est mon mode de fonctionnement. J'ai tout de suite vu qu'avec Benoît Bondu, qui est prof de français, on avait des idées communes. Mais il a apporté beaucoup, notamment dans le travail des élèves sur le ressenti pendant les voyages. Pareillement, Sophie Davenel, prof des écoles en SEGPA, a donné des idées qui ont permis d'enrichir notre projet.

Comment organises-tu ton année en fonction de ce voyage ?
L'année commence en décembre de l'année précédente. C'est l'époque que l'on choisit avec Sophie et Benoît pour réfléchir sur la destination et le thème qui va entourer le prochain voyage. On décide concrètement du lieu géographique au printemps. Les reconnaissances se font ensuite à l'été. J'essaie de voir ce qui est faisable et ce qui est visible. Parce que cela peut paraître évident, mais montrer un paysage sans les stigmates des événements qui s'y sont déroulés, ça ne marche pas pour l'imaginaire des élèves. Les Éparges, c'est assez spectaculaire, tout comme Vauquois. Cette année, la main de Massiges a été vraiment une expérience époustouflante.

Et une fois que l'été est passé ?
Entre septembre et décembre, ont fait les dossiers administratifs, les demandes de devis pour les autocars, on prend contact avec tous les intervenants, on pré-réserve l'hébergement… C'est le moment où le voyage se décide réellement, car l'on doit être sûrs de bénéficier de la subvention de la fédération Maginot pour le transport - sans elle on ne peut rien faire, et le collège ne peut pas mettre 2000 € sur ce poste budgétaire. Puis de janvier à avril, c'est la préparation concrète du déplacement.

D'un point de vue pédagogique, l'organisation de ce voyage implique tout de même que les élèves travaillent au préalable…
Un élève, si on l'emmène voir la citadelle de Verdun où le fort de Vaux sans lui expliquer au préalable ce qu'il va visiter, ça n'apporte pas grand-chose. Ça reste du tourisme, une sortie comme une autre, pour un lieu qui n'aura, pour lui, aucune signification particulière. C'est la raison pour laquelle, lors de nos voyages, nous faisons travailler les jeunes un petit peu en amont, sur ce qu'ils vont découvrir.

"L'équipe du voyage 2010 : Jean-Claude Ragaru, dont nous
avons publié les carnets de son grand-père l'an passé, moi, Karine
Renaud,collègue de mathématique accompagnatrice, Sophie Davenel,
animatrice du club et Benoît Bondu, second animateur du club."
Une fois sur place, comment fais-tu participer les adolescents ?
Nous leur remettons pour cela un petit carnet, qui leur permet de prendre des notes, de dessiner pendant les différentes visites. Nous leur donnons des lectures de combattants à l'endroit des lieux décrits - des textes qu'ils ne connaissent pas tous au préalable. C'est Benoît qui fait la lecture et cela aide les élèves à réfléchir sur ce qu'ils viennent d'entendre, qu'ils puissent aller chercher en eux les émotions. En même temps, il ne s'agit pas de les laisser seuls dans leur coin. Chaque lecture est toujours suivie le lendemain d'une discussion. Une fois le voyage passé, à partir de ces notes, ils doivent produire une rédaction qui rend compte de leur expérience sur ce lieu, ainsi qu'un texte autour d'un thème que l'on définit au préalable. Cette année, c'était autour du souvenir de la Première Guerre mondiale.

Attends-tu la même participation du club que de la classe de troisième ?
Oui. Sauf qu'en l'occurrence, le voyage de la classe de troisième est directement raccroché au programme de français. Nous leur demandons par conséquent un vrai travail d'histoire et de français qui va être intégré à leur moyenne de l'année.

Est-ce le même travail chaque année ?
Non. Avec mon acolyte, Benoît, on a des projets sur l'écriture. Mais déjà, par rapport à l'année dernière, on a changé des choses. En 2009, les élèves ont fait des lectures de biographies sur place, biographies qu'ils avaient rédigées. Cette année, Benoît a proposé à ceux qui le souhaitaient d'écrire des textes à la première personne du singulier. Afin de les obliger à s'impliquer pour créer un lien symbolique. Nous l'avons fait, à Verdun, dans la nécropole du Faubourg-Pavé et dans l'ossuaire de Douaumont. Ça nous a obligé à réfléchir, car on bouscule quand même ces adolescents en leur demandant de faire cet exercice. C'est pas anodin.


"Nécropole à Vimy ; les élèves se sont isolés chacun devant une tombe
pour écouter la chanson, écrite en 1976, Green Fields of France."
L'implication émotionnelle des enfants favorise-elle selon toi la compréhension du phénomène historique ?
Officiellement non, car il faut jouer le moins possible sur l'émotion en histoire. L'histoire, ce sont des faits avant tout, auxquels on essaie de donner du sens. Après, libre à nous d'avoir une opinion personnelle... Bien sûr, on fait ici un peu le contraire, mais vu le message que l'on souhaite faire passer, ça marche. L'idée au Faubourg-Pavé ou à l'ossuaire de Douaumont était de leur faire comprendre que sous chaque croix il y a un individu. Car, après tout, l'histoire est faite par des hommes, des personnes uniques comme nous.

Est-ce qu'il n'y a pas non plus un danger d'héroïsation de l'histoire ?

Non, au contraire. Notre objectif c'est de casser le stéréotype de la guerre, le film américain, le héros qui se prend une balle dans le bras et qui continue de tuer ses adversaires bêtes et méchants... Il faut sortir de cette vision. Le simple fait, lors des voyages, de reprendre physiquement le trajet de ces poilus, de marcher à pied, parfois dans la boue, le froid, cela leur montre que ce n'est pas si simple...

Est-ce qu'il n'y a pas un risque que ce travail devienne un autre "devoir de mémoire" ?
A mon sens, non. Notre objectif, c'est que les élèves se souviennent de cette guerre, et, dans le même temps, il s'agit de faire appel à leur humanité. On ne veut pas en faire des spécialistes de la Première guerre mondiale. Les dates, ils ne les mémorisent pas. En revanche, si on leur dit qu'il y a 130 000 corps à Douaumont, là c'est beaucoup plus marquant pour eux. Je n'aime pas la formule "devoir de mémoire". On ne peut pas obliger des jeunes à se souvenir. En revanche, si on leur donne du sens, si on leur explique pourquoi on doit se rappeler de cette guerre, là je pense que ça va fonctionner...

"2010 : Thiaumont, lecture d'un auteur allemand sur le déchirement de la perte de ses camarades, pour mieux faire la transition vers l'ossuaire de Douaumont, où la souffrance des belligérants est rendue visible." (© Photo de J.-L. Kaluzko)
Depuis cinq ans, quel regard poses-tu sur ce travail ?
Je sais parfaitement que je ne ferai pas de mes élèves des historiens, que les trois-quarts vont mettre cela de côté. Mais d'un autre côté, ils auront un souvenir à transmettre à leur tour s'ils en ont envie... Souvent j'entends le reproche qui est fait aux jeunes : "Ils ne s'intéressent pas au passé, ils se moquent de cette période de l'histoire, ils ne se rendent pas compte qu'il y a eu dix millions de morts". Mais ils n'attendent que ça de se rendre compte ! Il faut arrêter de dire que "ça" ne les intéresse pas. Et puis, il faut se mettre à leur place : ils sont confrontés à une société en difficulté, à des parents qui sont touchés par le chômage, à des difficultés familiales. Le passé, il n'y a pas que ça... Il y a aussi leur avenir. Évidemment, critiquer c'est facile, mais dès l'instant que l'on se donne de la peine, ça marche. Que les élèves soient bons ou mauvais. C'est, je pense, en faisant ce travail que l'on peut raccrocher les enfants à l'histoire. Pas en tenant des propos défaitistes.

Quel sera le thème du prochain voyage et où aura-t-il lieu ?
Pour l'année 2010-2011, la ligne directrice sera "Les combattants de 14-18, part du destin et part du choix individuel". Pour la destination, je préfère ne pas la dévoiler pour le moment. Je donne quand même un indice : dernièrement, j'ai commandé le livre de Gabriel Chevallier, "La Peur"...

Propos recueillis le 17 avril 2010. Merci à Arnaud Carobbi pour son temps et son écoute, ainsi qu' à Jean-Luc Kaluzko pour sa très belle photo. Le site du club du collège Anjou est à consulter à cette adresse.

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