Pourquoi cette page et comment la lire ?

Bienvenue dans ce "blog" consacré au 36e régiment d'infanterie dans la Première Guerre mondiale. Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnelles qui m'ont été envoyées en partie par des descendants de soldats du 36e.
Comment consulter cette page ? Vous pouvez lire progressivement les messages, qui ne respectent pas un ordre chronologique (on peut passer, par exemple, de l'année 1915 à 1914). Vous pouvez aussi avoir envie de vous attarder sur une année ou un secteur géographique : pour cela, cliquez ci-contre dans la rubrique "Les rubriques de ce blog" sur la période et le lieu qui vous intéressent. Tous les messages seront alors rassemblés pour vous selon l'ordre de publication.
Comment rentrer en contact ? Pour de plus amples renseignements sur ce site, me faire parvenir une copie de vos documents, vos souvenirs ou remarques, écrivez-moi
. Mon adresse : jerome.verroust@gmail.com. Je vous souhaite une agréable lecture.

Avertissement : Si pour une raison quelconque, un ayant-droit d'une des personnes référencées sur ce site désire le retrait de la (les) photo(s) et des informations qui l'accompagnent, qu'il me contacte.

9 févr. 2010

Le flâneur du 36e : une cuirasse dorée sur tranche

Si vous passez à Notre-Dame-de-Lorette, montez à la tour-lanterne, "haute comme un phare marin signalant le site pour le jour de l'Apocalypse", comme l'écrit Claude Duneton dans Le Monument. Ne vous précipitez pas pour autant à son sommet. Saluez les gardes d'honneur en béret, allez à la crypte, puis montez à la lanterne : un escalier de 193 marches vous y mènera, coupé par cinq paliers où sont exposés documents et reliques militaires. C'est là où vous pourrez découvrir qu'au 36e RI, comme ailleurs, l'on se protégeait comme l'on pouvait, parfois malgré soi, des orages d'acier. Merci à Thierry Cornet pour cette photo.

29 janv. 2010

L'invité du 36e : Marko et ses tuniques bleu horizon

Alors qu'il termine son album sur les Dogons du Mali (publié chez Dargaud), le dessinateur de BD Marko entame ses derniers préparatifs pour démarrer sa prochaine aventure, qui le mènera cette fois dans les tranchées de la Grande Guerre au sein d'un petit groupe de soldats français : les Godillots.

Quel est ton parcours Marko ?

Je suis né à Bordeaux, j'ai grandi à Royan. Avant d'être dessinateur, je voulais être ornithologue. Sans doute l'influence de mon oncle ... Je suis arrivé au Pays Basque à six ans. Je suis donc Basque d'adoption, et encore plus depuis que je me suis investi dans la culture de ce pays. J'ai appris la langue, et 80 % de mon activité est lié à ce pays. Mon premier "vrai" boulot, c'était le dessin animé, mais l'envie de dessiner est venu bien avant, alors que j'avais 11 ans – j'ai fait, à cette époque-là, deux albums régionaux en basque. Après, j'ai fait tout et n'importe quoi : de l'illustration, des cartes, des devantures. J'ai donné des cours sur Angoulême à l'école d'animation. Et puis j'ai eu un pépin de santé en 1999. Je me suis donc décidé à revenir sur mes premières envies de dessinateur, et recommencer la BD. J'ai rencontré le scénariste Olier, on a commencé à élaborer des projets, j'ai intégré un journal... 

Et puis tu as dessiné Agence Barbare ?
Oui, à partir de 2003. C'est une série de bandes dessinées ayant pour thème l'héroic-fantasy, qui m'a fait connaître au niveau national. C'est un mélange entre les Monthy Python et Le Seigneur des Anneaux. Mais j'ai aussi travaillé pendant deux ans en Suisse où j'ai oeuvré dans des collectifs, dessiné une série intitulée Le Velu, qui sont des strips - l'histoire d'un bonhomme tout bleu qui élève des mammouths. Je bosse aussi pour Kukuxumusu, une structure qui fait du tee-shirt, où je m'éclate vraiment... Comme tu peux rendre compte, je suis un peu boulimique en projets...

Ton intérêt pour la Première Guerre mondiale remonte à quelle période ?
Il a toujours existé. Ma famille – ce sont des Alsaciens, il viennent de Mulhouse et ne sont pas très férus d'histoire – n'est pourtant pas très bavarde sur le sujet. Mon père est natif du village de Zillisheim, dans le Haut-Rhin. Tout petit, je jouais à côté du canon qui tirait sur Belfort... Mais je pense que, comme tout le monde, je porte des images ancrées en moi. Alors j'ai décidé de les faire sortir. Et comme je suis un peu monomaniaque, ça me prend presque la totalité de mon temps.

Comment le projet des Godillots a démarré ?
Par la force des choses. Pendant très longtemps, j'ai présenté des projets de BD qui ont été refusés. Je commençais à m'épuiser… Alors j'ai décidé de travailler sur un sujet qui m'intéressait personnellement : la première guerre mondiale. C'était de l'occasion de lire des livres, de crobarder et de chercher un prisme qui me tenait à coeur. Je voulais trouver un angle qui n'avait pas encore été exploré, un côté décalé et historique. Alors j'ai pensé à la série Les Tuniques Bleus, de Lambil et Cauvin, qui raconte les aventures d'un sergent et d'un caporal à l'époque de la guerre de Sécession. C'est comme ça que sont nés Les Godillots. J'ai créé un premier personnage, je l'ai proposé à mon copain Olier. Il a accroché dessus, on a fait le dossier... Voilà !

Les Godillots, une BD humoristique ?
Non, ce n’est pas une BD humoristique. La période n’est pas gaie ! Elle est même lourde d’un poids de la mémoire, lourde d’un poids des sacrifices, lourde d’erreurs… Non c’est loin d’être un sujet léger ! Et c’est là tout le challenge des Godillots : comment aborder cette période d’une manière plus légère, sans lui enlever toute sa gravité ? L’idée de sortir les poilus de leur boue, leur redonner de la couleur, voila ce que je veux faire. Nous avons tous des images où l’humain se confond avec la terre, je veux juste leur redonner un peu de vie. Le projet n’est pas de rire à toutes les pages, il offrira juste la possibilité de vivre des aventures avec une escouade en zone de conflit armé. Et si, à la fin de la lecture, on retient plus les péripéties des Godillots que la guerre, le pari sera gagné !

Les Godillots, une "BD historique" ?
Non. Je n'ai pas vocation avec Les Godillots à raconter des faits qui se sont réellement passés. Je ne souhaitais pas non plus que l'aventure de ces hommes soit située dans une période particulière. On n'est pas en 1914, ni en 1915 ou en 1916... Il ne faut pas ainsi que les lecteurs s'attendent à retrouver un épisode particulier, comme la bataille de Cambrai, celle de Charleroi, le Chemin des Dames... Mais, en même temps, Olier et moi souhaitions évoquer des phénomènes bien précis, comme les mutilations volontaires, la mise en place des camps de secours...

Les Godillots, une BD d’aventure ?
Oui…

Comment t'es-tu documenté pour ce projet ?
Mon intérêt personnel pour cette période fait que je dévore tout ce qui passe devant moi et la concerne. C’est, pour moi, une source de documentation fabuleuse. Après-coup, c'est en fonction de l'histoire que le besoin de documentation se fait sentir. J'ai bien évidemment lu des témoignages de poilus, ainsi que des essais historiques sur les mentalités des soldats au front entre 1870 et 1914. Mais je lis aussi des récits ou des romans, ou je vais écouter des conférences du CRID 14-18 . J'ai également été sur le terrain plusieurs fois, histoire de prendre un petit "coup de jus". Et je me suis aussi pas mal renseigné, notamment via le forum Pages 14-18, où j'ai eu accès à de la documentation très pointue et rencontré des gens passionnés et passionnants. Enfin, je me suis procuré quelques objets que je souhaitais garder dans mon atelier : un casque Adrian, une douille… La "collectionnite" aiguë me gagne peu à peu.

Comment travailles-tu avec Olier sur ce projet ?
Olier est scénariste de cette BD, même si après coup nous travaillons beaucoup au tac au tac. Tout a été mis en place à deux. Dans un deuxième temps, il arrive à Olier de m'appeler pour avoir une information très précise. Il y a quelques jours, il voulait ainsi connaître l'âge minimum pour s'engager pendant la guerre. Mon travail est alors de lui trouver le plus d'informations possibles.

Quel est l'histoire des Godillots ?
Je ne vais pas rentrer dans les détails, mais cette première histoire sera l'occasion de parler des mutilations volontaires. On va bien évidemment camper les personnages comme la Palette, Bourru, Ledru, Mougins... L'histoire démarre ainsi : une tranchée de première ligne est isolée de l'arrière.Une première équipe échoue, et l’on demande à un autre groupe, appelé les Godillots, d'aller ravitailler cette tranchée. Mais pour cela, ils doivent traverser le plateau du Croque-Mitaine où sévit un mitrailleur allemand expérimenté. En chemin, ils découvrent quelque chose qui les détourne de leur mission initiale…

Pourquoi avoir situé l'histoire en arrière du front ? Pourquoi pas une histoire en première ligne ?
Les tranchées, la mitraille, les marmites, les barbelés, les morts, la boue sont des éléments qui sont très graphiques, et il est facile de s’y laisser prendre quant tu es dessineux. Une suite de "belles" images parlantes et fulgurantes… Cela ne m’intéressait pas de tomber là-dedans. L’arrière est plus varié et riche.. Et plus difficile a traiter aussi. Mais bon, quand c’est pas facile, c’est là que c'est bon !


Les personnages sont Basques ?
Non, pas du tout, mais ils sont tous très marqués (voir ci-dessus). Le bourru est Breton. Il est grand comme une armoire, il est coiffé d'un casque anglais – il l'a gagné lors d'une partie de manille contre un Anglais (une ancienne rivalité !) –, et il porte tous les sacs et l’attirail car il est très fort. Le caporal Palette est plutôt roublard, il a déjà fait quelques années de guerre et il tient à sa peau ainsi qu'à celle de ses camarades. Ledru est une sorte d'Assurancetourix, c'est un musicien… Il y a aussi l'artiste qui est prêt à traverser les champs de mines pour aller chercher une douille pour la sculpter, le va-t-en-guerre qui lustre son Lebel, qui ne rêve que de gloire, de médailles, etc. et qui ne pourra jamais partir en première ligne... Le seul Basque que l'on a dans la groupe, c'est Bixente, alias Bichette, un jeune garçon qui se retrouve embarqué dans le groupe des Godillots.

T'es-tu inspiré de romans, de témoignages pour créer ces personnages ?
Non. Si j'avais voulu m'inspirer d'écrits, ce serait peut-être le livre de Pierre Chaine avec les mémoires du rat de tranchées Ferdinand. Mon inspiration porte sur des petits détails : ainsi lorsqu'il a fallu décider du grade de Palette, je venais de terminer le témoignage du caporal Barthas. Ça collait bien avec le personnage. Je voulais surtout que les Godillots soient des caractères bien trempés pour que le récit soit le plus efficace possible.

Et du point de vue de la BD, qui t'a influencé ?
Ceux dont j'ai acheté des albums à leur sortie, soit Manu Larcenet pour La Ligne de Front et Dumontheuil avec Le Roi Cassé. Après, il y a d'autres albums comme Louis La Guigne, et des travaux d'étudiants en animation que l'on peut voir sur le site Dailymotion... Enfin, je n'oublie pas Tardi qui reste la référence sur cette période.
À quel stade d'avancement des "Godillots" en es-tu ?
Le scénario a dépassé la moitié. J'ai commencé à faire le prédécoupage des planches. Je viens surtout de passer les derniers mois à faire des tests de couleurs. Pour le moment, je suis confronté à des choix que je n'ai pas arrêtés. Comment vais-je faire cette mise en couleurs : par ordinateur, par aquarelle, mélanger les deux ? En aquarelle (voir plus haut), le rendu est séduisant. J'ai dessiné quelques décors et quelques scènes aquarelle-acrylique-gouache... Mon souci, c'est de savoir si je vais tenir le choc sur 46 planches si j'emploie de la couleur directe. C'est un gros challenge. J'ai déjà utilisé cette technique sur des illustrations, mais sur un album de BD, c'est différent. Et puis, je dois résoudre un autre problème, celui de la tonalité des teintes. Si l'objectif des Godillots est de toucher un public "jeune", de lui parler de cette guerre en sortant de l'ombre des monuments aux morts et des images monochromes, comment le faire sans employer des couleurs "sales" ? Si l'on utilise une palette de coloris un peu trop gais, on risque d'être décalé par rapport au propos. L'aquarelle correspond en effet très bien à cette période, mais cadre moins avec la manière dont je veux traiter cette époque. Bref, je n'ai pas encore réglé cette question. Fin février début mars, je commence les planches, et tout doit être fini à fin décembre 2010.

C'est un gros travail...
Sur la Grande Guerre, dès que l'on veut dessiner quelque chose, cela devient une montagne. Une capote de 1914, ça n'est pas la même chose qu'une capote de 1915, etc. Et puis je ne voudrais pas que des lecteurs "reniflent" la documentation derrière l'objet ou le vêtement qu'ils verront en dessin... Aussi, avant de faire quoi que ce soit, je dois bien "mâchonner" mes sources d'info. Mais bon, j'adore, c'est un travail passionnant !

© "Les Godillots", Marko et Olier, éd. Bamboo, à paraître début 2011. Pour plus d'informations et de dessins, voir le blog de Marko et le blog d'Olier. Propos recueillis par téléphone et mail, janvier 2010. Merci à Marko de sa patience.

Merci de noter que toute reproduction, représentation, utilisation, adaptation, modification, incorporation, traduction, commercialisation, partielles ou intégrales par quelque procédé et sur quelque support que ce soit (papier, numérique, ...) des illustrations dans cette interview sont interdites.

22 janv. 2010

La course du lièvre à travers les champs



(Photo : les pentes de Saint-Thierry et la plaine de Courcy, à droite du château d'eau, qui traversée par le 36e RI le 13 septembre 1914.)

Le 13 septembre, alors que Fernand Le Bailly décrit le spectacle macabre qu'il découvre sur la route de Thillois, le régiment exécute l'ordre donné par le général Hache la veille au soir – se porter au sud de l'Aisne et pousser des avant-gardes au nord de la rivière. Toutefois, le mélange des unités dans la 9e brigade retarde la progression de la division. La 10e brigade passe, du coup, en tête de colonne, le 119e RI en avant-garde. Alors qu'il débouche de Saint-Thierry, le 36e RI déboîte vers la droite et marche vers le pont de l'aérodrome en passant par le moulin sud de Courcy. La longue plaine bosselée ne présente aucun obstacle ni abri, tout comme aujourd'hui, et c'est donc sous le feu de l'artillerie que les Normands doivent atteindre  le canal, au terme d'une course que l'on imagine effrénée. Jules Champin, soldat à la 1re compagnie, et que nous avons déjà rencontré, est blessé. Voici son témoignage, déjà publié sur ce blog en mai 2008, qui fait suite aux extraits déjà mis en ligne ces mois derniers.

"Dimanche 13 septembre. Réveil à 5 heures. Nous partons immédiatement sans même avoir le temps de faire le jus. Nous recevons encore de nouveaux renforts, et j'ai le grand plaisir de revoir un camarade de ma compagnie qui avait été blessé à Charleroi. Il me dit avoir vu ma grand mère Joséphine Goudier à la gare de Caen qui s'était informée de moi et de mon cousin Marcel. Ça m’a fait plaisir, car les bonnes nouvelles sont rares. En cours de route je suis obligé de rester avec une dizaine de camarades pour toucher le ravitaillement et les vivres pour la compagnie. On en profite en même temps pour faire un peu de jus qui nous fait du bien et nous reprenons notre marche pour rattraper la compagnie au bout de quelques kilomètres. Nous nous entraidons à plusieurs camarades pour porter plus de 25 kg de viande et tout le reste du ravitaillement : boule de pain, conserves, etc. A la (illisible) passe, on distribue notre viande et tout le restant ce qui nous soulage bien. Tout le long de la route, on ne rencontre que des cadavres boches et français, et, parmi eux, il y a beaucoup de blessés.
Nous arrivons près de Berry-au-Bac, on se déploie en colonnes d'escouade par un, car nous arrivons sous le feu de l'artillerie ennemie. Nous restons couchés sur place un moment, puis on se dirige du côté de Courcy. Nous passons à côté d'un vieux moulin à vent. Il tombe des grosses marmites (obus) qui font des trous formidables (entonnoirs). Nous avons des morts et des blessés. Pour ma part, j'ai un petit éclat qui vient de traverser ma culotte au niveau du mollet de la jambe gauche sans me faire de mal. Nous profitons d'une petite accalmie pour faire un bond et nous mettre à l'abri le long du talus d'un canal. On fait l'appel de la compagnie et nous avons encore une fois beaucoup de manquants. Et dire que l'on ne peut même pas tirer un coup de fusil, les Boches sont trop loin ! On dirait que nous n'avons que de l'artillerie devant nous. 
Au bout d'une demi-heure, on repart et nous traversons un pont sur le canal et on se déplie en tirailleurs. Nous sommes sous le feu des canons du fort de Brimont qui est occupé par les Boches. Le lieutenant m'avait désigné aujourd'hui pour être homme de communication pour ma 26ème section avec lui, ainsi que 3 autres camarades (l par section). Nous traversons une ligne de chemin de fer qui nous oblige à descendre un grand déblai de 4 à 5 mètres de profondeur. J'étais à peine arrivé à moitié qu'un obus percutant éclate à quelques mètres et me précipite violemment dans le fond. On se regarde tous : par chance personne n'est blessé. On a chaud aux fesses. Nous remontons à Courcy. Nous avons eu rudement chaud aux fesses. Nous remontons le talus de la ligne de chemin de fer de l'autre côté et on se retrouve dans la plaine. Nous n'avons même pas fait de 50 à 100 mètres qu'il nous arrive 3 obus qui éclatent en l'air à une vingtaine de mètres de nous. Ce sont des shrapnels. Cette fois ça y est : je suis blessé. Je reçois une balle dans la cuisse gauche qui me couche par terre. Aussitôt je n'ai qu'un cri: "Ça y est, je suis touché! J'ai la cuisse cassé ? Ah les vaches !" 
Le lieutenant Vivien qui était à côté de moi me souhaite un bon courage et bonne chance et vient me serrer la main. A mon tour je leur souhaite à tous une bonne chance aussi, avec l'espoir de bientôt se revoir dans de meilleurs moments. Je regrette d'être obligé de quitter de si bons camarades. Mon lieutenant dit à un de mes camarades de m'aider à me mettre à l'abri derrière les gros peupliers qui bordent la route de Reims, à une cinquantaine de mètres, qui me sont bien difficiles à franchir. Aussitôt arrive un de mes camarades qui m'aide un peu à me débarrasser de tout mon barda que je dépose au pied du peuplier. Il veut m'aider à faire mon pansement, mais je lui conseille de rejoindre le Lieutenant et la compagnie qui étaient toujours en vue, et c'est une chaude poignée de main qui nous sépare. Me voilà seul parmi les obus qui continuent de pleuvoir comme de la grêle. Je regrette bien d'être obligé de quitter tout mon barda, mais si j’avais étais blessé plus grièvement, ç’aurait été pire encore. Enfin je réussis tout de même à faire un pansement provisoire comme je peux, mais je suis couvert de sang partout. Je suis oblige d'abandonner mon si beau fusil 85314 qui avait fait par moment du si bon travail, ainsi que mon sac et toute une partie de son contenue. Il était 5 h du soir quand j'ai été blessé, et il y a au moins 2h que je suis là sans pouvoir remuer. Les mitrailleuses crachent dur des deux côtés et sans arrêt les Boches bombardent la route qui est recouverte de branchettes cassées. Je me demande bien comment je vais faire pour me tirer de cet enfer. Car il m'est impossible d'appuyer sur ma jambe qui me fait rudement souffrir.
Vers 7 heures et demi, le bombardement ralentis un peu, je profite de cette accalmie pour essayer d'aller trouver un poste de secours. Je me fait une béquille avec une branche d'arbre et un bâton de l'autre main car il m'est impossible de m'appuyer sur ma jambe. Avant de partir je prends mes petites affaires personnelles dans mon sac et je remplis une musette de souvenirs que j'avais pris à mes trois prisonniers (Champin fit 3 prisonniers du 31 JR dans une baraque près de Port à Binson, NDR) : clairon (fifre), bidon, pattes d'épaules chargeur etc. Je suis oblige de laisser le casque à pointe car il me prend trop de place, je le regrette bien. Souvenirs qui me seront chers toute ma vie si je veux réussir à les sauver. Enfin, je me décide tout de même à essayer de partir en direction de Reims. Je mets bien longtemps à parcourir un kilomètre, car je suis obligé de me reposer et même de me coucher dans le fossé bien souvent. Ce n'est pourtant pas le courage qui me manque. Je voudrais tant essayer de trouver un abri plus sûr, mais au bout d'un moment je n'en peux plus. Je me couche complètement dans le fossé sous le pont de chemin de chemin de fer et j'attends que la providence me délivre de cette fâcheuse position. Au bout d'un moment, j'entends des pas sur la route : ce sont deux soldats qui sont blessés aussi, mais au moins, eux, ils peuvent marcher. Je les appelle et ils viennent à mon secours Au moins je ne vais plus être seul, ça me remonte un peu le moral. J'essaye de partir avec eux. Nous nous entraidons à marcher. Ils me donnent un bon coup de main. J'ai conservé mon bout de bois qui me sert de béquille. Ça ne va pas vite, mais nous nous encourageons mutuellement. De l'autre côté de la route, il paraît que c'est l'aérodrome de Betheny. Il y a un aéroplane qui le survole. Nous nous reposons de temps en temps et ça ne va pas vite. Enfin, au bout d'un bon moment, nous arrivons clopin-clopant à voir une toute petite lumière dans une maison au bord de la route. Il y avait là plusieurs officiers d'artillerie qui nous font entrer et nous reçoivent comme des princes. Ils font 1'impossible pour bien nous soigner et nous donner un peu de ravitaillement pain, conserves, mais surtout du fromage comme il y avait bien longtemps que n'avons pas goûté. Quel réconfort ! Heureusement que ma blessure ne m'a pas coupé l'appétit ! Pendant notre repas, ces officiers nous ont réquisitionné une vieille carriole avec un cheval. On me couche sur un vieux matelas avec plusieurs camarades avec moi et on nous conduit à Reims dans un hôpital de la Croix Rouge. Nous y arrivons vers dix heures du soir. Aussitôt on me couche dans un bon lit, mais ça me semble tellement drôle qu’il m'est impossible de dormir. Il est vrai aussi que ma jambe me faisait beaucoup souffrir. De mon lit, j'entendais encore la canonnade et je pensais à tous les bons amis et camarades que j'avais laissé sur place."


Merci à Alain Malinowski qui, le premier, m'a transmis ce texte en son temps.

15 janv. 2010

Le flâneur du 36e : l'apparat fait le patrimoine

Vincent Majewski nous envoie la photo de l'uniforme du 36e du lieutenant-colonel Charles François Marie Ogier de Baulny. Né à Coulommiers le 5 août 1867, le jeune homme fut élève à Saint-Cyr (promotion de Chalons, de 1886 à 1888). Après son passage au régiment de Caen, il sera versé au 317e, caserné au Mans. Il trouvera la mort le 26 septembre 1914, avec d'autres officiers supérieurs, devant Roye, dans la Somme, sous un bombardement, alors qu'il observait l'ennemi derrière une meule de paille (lire un récit de cette mort ici et ). Son corps sera inhumé deux jours plus tard dans le village de Laucourt, où il repose toujours. Merci à M. Majewski pour sa photo.

10 janv. 2010

Roger Couturier, la plume brisée (III)


(Suite du billet du 13 décembre)
Graduellement, les nuages noirs s'accumulent sur la tête du jeune Roger Couturier, à quelques jours de son premier engagement à Neuville-Saint-Vaast, le 5 juin 1915. Le 31 mai, dans une lettre adressée à sa mère, il raconte qu'un dépôt de cartouches et de fusées explose près de lui. "J'ai reçu pendant l'explosion un assez gros morceau de grenade brûlant, sur le col de ma capote (...) Vers 5 heures, au plus fort du bombardement, le plafond de mon abri et de celui de N... s'écroule sur nous, mon camarade est enterré sous les débris : il s'en sort tant bien que mal. Nous rions de tout coeur." Le 2 juin, c'est le lieutenant Engerand, "un ami pour moi", qui est blessé à la cuisse et à la hanche en circulant dans la tranchée pour donner un ordre (voir la mention au JMO). Son camarade évacué, Couturier se retrouve seul avec ses compagnons d'instruction.
Puis le 5 juin, alors que son bataillon est lancé dans la bataille (lire le récit "militaire" de cette journée ici), il est blessé dans des circonstances sur lesquelles il revient dans un courrier adressé cinq jours plus tard : "10 juin... Hautes Avesnes... Je t'ai donné ces derniers jours bien peu de détails dans mes lettres, mais c'est que je n'étais plus à Neuville. Je t'avais dit que j'avais perdu mon sac et ma musette dans des circonstances telles que je n'avais pu les rechercher. Voici l'explication, mais tout d'abord ne t'émotionne pas... J'ai été blessé le 5 de ce mois à 3 heures après midi ; j'ai été amené ici le 6 à une heure du matin (soit 10 heures après sa blessure, NDR). J'avais par éclats de grenade une plaie à l'arcade sourcillière et une au cuir chevelu ; de plus une contusion à la poitrine due à un éclat d'obus (Jean Hugo, à la 6e compagnie est lui aussi blessé, lire ici)... En additionnant toutes ces "horribles blessures", tu vois, maman aimée, qu'il y a somme toute pas même de quoi en parler. Je n'ai pas voulu t'effrayer, c'est pourquoi je t'ai laissé croire que j'étais toujours là-bas. C'est d'ailleurs un bonheur que je ne sois pas resté dans la fournaise, le bon Dieu a voulu que j'en sois éloigné pendant quelques jours (Roger Couturier fait peut-être allusion au déclenchement d'une mine souterraine qui a enseveli, le 5 juin au soir, 65 hommes de sa compagnie). Remercions-le... Du 1er au 5 juin, nous avions mené une existence extraordinaire. Nous luttions la nuit et nous reposions en partie le jour tout en subissant les pires bombardements, au milieu des ruines accumulées dans le village. Il faut avoir passé par là pour pouvoir en parler.... Le 5, vers deux heures après-midi, toute la division s'ébranlait ensemble, mais les Allemands nous reçurent par la plus terrrible pluie d'obus de tous calibres et de balles que j'aie jamais vue. N'importe... au pas de course notre compagnie traverse un pré de 100 mètres environ. Avec mon camarade N..., nous étions dans les premiers. Au bout du pré un petit fossé, une seconde nous nous y tapissons. Grenades, obus et balles tombent sans arrêt, encore en pure perte.
Un nouveau bond, et c'est le mur crénelé en ruines derrière lequel sont les boches... Ce bond, je l'esquisse seulement, car aussitôt, je me retrouve par terre, les mains et la capote teintes de sang. J'essaie de repartir, mais je me rends compte que je saigne trop et je pense qu'il vaut mieux m'écarter de cet enfer, car c'est le mot : un camarade de ma section me voyant blessé, vient à moi ; il essaye de me faire passer sous une haie de fils de fer barbelés et mon sac s'accroche ; comme les balles sifflent plus fort de notre côté, je sacrifie sac et musette, je laisse aussi à regret, mon bidon, qu'une balle vient de traverser et qui aurait pu figurer dans notre collection. Ainsi délesté, je gagne une cave où loge un commandant. Là, on me prend mon paquet de pansement et on me panse. Accueil admirablement gentil des camarades du 129. Ils me donnent à manger. Quelques-uns sont blessés. Nous restons là jusqu'à 10 heures, puis à cette heure-là ceux qui peuvent marcher, dont je suis, s'en vont sous la conduite d'un infirmier à travers les ruines de la malheureuse petite ville et les boyaux infiniment longs. Nous faisons environ trois kilomètres pour aller prendre les autos du service de santé. Vers une heure nous arrivons à Haute-Avesnes. On me fait coucher sur la paille dans une grande baraque en planches... Ambulance de passage du 20e corps... Le pays semble joli, la vue est assez belle. Dans tous les cas, le calme contrastant avec ce que nous quittons est infiniment reposant avec seulement le bruit atténué du canon. Encore une fois, je remercie le bon Dieu qui m'a envoyé ces quelques blessures, elles m'ont peut-être préservé de la mort. Car beaucoup de mes camarades sont tombés à Neuville."

(A suivre...)

1 janv. 2010

Bonne année 2010 !



Les petits "gâs" du 36e se joignent à moi pour vous souhaiter une bonne année 2010, pleine de joies et de découvertes.

20 déc. 2009

De timides trêves entre les lignes

(Ci-contre : une peinture de Michaël Gaumnitz pour le générique de son documentaire "Premier Noël dans les tranchées", photo DR)

Si l'on en croit Marc Ferro, on sait encore peu sur le mouvement spontané des fraternisations qui intervint côté français sur le ligne de front lors du Noël 1914. L'épisode le plus célèbre, dont s'est inspiré en partie le réalisateur Christian Carrion pour réaliser Joyeux Noël, fut sans doute la trêve qui s'instaura devant les tranchées du 74e régiment d'infanterie et du 7e chasseur à cheval, le 24 et 25 décembre, dans la plaine de Courcy, à l'ouest de Reims. Rappelons l'épisode en reprenant le Journal de marche du 74e pour ces journées : "Pendant toute la soirée, les Allemands ont chanté et joué de la musique dans les tranchées qui nous font face (…) Dans la matinée, un certain nombre d'Allemands sont sortis de leurs tranchées sans armes et en levant les bras ; quelques-uns d'entre-eux portaient des petits sapins comme arbre de Noël, quelques-uns de nos hommes voyant cela sont également sortis de leurs tranchées."
Ce que l'on sait moins, c'est que cette suspension d'hostilité fut précédée plusieurs semaines auparavant par de nombreuses manifestations qui annonçaient peu ou prou ce "joyeux entracte", où les armes allaient se taire pendant quelques heures. Les rapports consignés dans les cartons de la 5e division indiquent ainsi plusieurs petits "signaux" échangés de part et d'autres des tranchées, et notamment dans le secteur du 36e régiment d'infanterie, où devait se retrouver quelques jours plus tard le 7e chasseur à cheval. Ces rapports sont bien évidemment à lire entre les lignes, et il est indispensable de tenir compte de la langue de bois et de l'autocensure avec lesquels ils furent rédigés.
Dès la mi-novembre, plusieurs micro-événements attestent en effet que toute idée de dialogue n'est pas révolue entre Français et Allemands. L'histoire de l'adjudant Houette, qui voit "A. Von Wolff, capitaine prussien" adresser ses condoléances, "en qualité de camarade", à la veuve d'un soldat français abattu devant les lignes allemandes, à la mi-novembre, est assez symptomatique. De même, le 22 du même mois, le colonel Bernard, commandant du régiment, note dans un rapport : "Hier, les Allemands ont arboré un drapeau blanc de leur tranchée de la coupure. Comme ils n'en sont pas sortis, nous nous sommes méfiés et il n'y aucune suite à cette manifestation" (le fait est également rapporté dans le JMO) Cinq jours plus tard, l'annonce de l'encerclement de l'armée de Mackensen par l'armée russe à la bataille de Lodz est acclamée bruyamment par les Français. Mais cette fausse bonne nouvelle est immédiatement suivie de la mise en place d'une pancarte, côté allemand, annonçant que l'affrontement s'est soldé par des milliers de prisonniers russes. Selon une note rédigée par Bernard, un Allemand va jusqu'à sortir de la tranchée en pleine nuit, "s'approcher à portée de voix et crier : «Camarades français (c'est moi qui souligne), on vous trompe, ce ne sont pas les Russes qui sont victorieux, mais les Allemands.»"
Au début du mois de décembre, après une série de patrouilles lancées sur le front de la 5e division, les drapeaux blancs font de nouveau leur apparition. Le commandant du 36e RI note le 5 décembre : "En face du moulin (de Courcy), les Allemands agitèrent des drapeaux blancs et quand les hommes se découvraient (…) une fusillade très nourrie les accueillait" (voir aussi JMO du 36e). Regain d'hostilité ? Difficile d'y croire, car dans un autre rapport daté du même jour, l'officier note : "Les Allemands sortent tellement peu de leurs tranchées que nos patrouilleurs ont rapporté les journaux disposés à leur intention tout près de leurs tranchées. Les paquets étaient intacts."
Le 9 décembre 1914, le 36e, parti aux bois de Beaumarais, est remplacé par le 274e RI, les territoriaux du 102e RI, ainsi qu'une centaine de cavaliers du 7e chasseurs. Parmi ces derniers, le lieutenant Ernest Béchu nous laissera une description assez circonstanciée des fraternisations qui eurent lieu entre les deux armées. Elles commenceront dans la nuit du 24 au 25 par des cantiques dans les tranchées allemandes, suivis par des danses autour de sapins éclairés. Enfin, un Allemand sautera sur la parapet et donnera un chant a capella qui sera interrompu par une détonation. Pour finir, le lendemain, le lieutenant Béchu assistera à un spectacle peu banal : après qu'un lièvre fut tiré dans le no man's land, deux fantassins français iront le chercher sous les applaudissements des soldats de Guillaume. Mais la trêve n'a qu'un temps et à peine deux soldats allemands s'avanceront vers la tranchée française que l'artillerie tirera pour que chacun regagne sa tranchées. "Quatre obus passent en sifflant sur nos têtes, raconte le lieutenant, et viennent éclater avec une précision admirable à deux cents mètres au-dessus des tranchées allemandes. On voit au milieu de la fumée la terre et les débris de toutes sortes voler. Nos chasseurs crient Bravo ! Chacun sent que la meilleure solution a été prise et se réjouit que se termine ainsi la fugitive trêve de Noël. Maintenant ne songeons plus qu'à nous réjouir au grand jour en compagnie de nos braves cavaliers. Dans la nuit sont arrivées, bien arrimées dans de coquets paniers, les bouteilles de champagne offertes par le commandant. Quand la soupe sera là, nous allons en guise de Joyeux Noël, faire partir les bouchons en direction des tranchées allemandes."

(Merci à Robert Clément qui m'a fait part du texte d'Ernest Béchu).

13 déc. 2009

Roger Couturier, la plume brisée (II)

Suite du billet sur Roger Couturier, entamé le 29 novembre dernier.

Après un voyage où il a l'occasion de lier connaissance avec le lieutenant Roland Engerand, Couturier rejoint son régiment d'affectation à Fismes, le 21 mai 1915, alors que le 36e RI est sur le point d'embarquer pour être jeté dans la grande offensive sur l'Artois. Le jeune garçon ne reste que quatorze heures dans la petite ville de l'Aisne. Versé dans le premier bataillon, tout comme Jean Hugo, le soldat témoigne lui aussi des ovations tout au long du voyage vers le nord de la France, avant son arrivée au Auxy-le-Château. Une fois sur place, il cantonne à Sus-Saint-Léger, puis passe à Maroeuil, avant d'arriver dans la zone des combats fin mai.
Son bataillon est placé en réserve, et c'est donc sous les bombardements incessants que le jeune garçon fait son apprentissage du feu. A l'excitation de ces premières journées se mêle une longue hébétude due au marmitage incessant. Très vite pourtant, cette guerre lui déplaît ("Oh ! La laide guerre où l'on se terre, où l'on se cache ! Comme nous sommes loin des guerres d'autrefois dont j'aimais les récits !! Où sont : «les bivouacs sommeillant sous les cieux étoilés», le choc des armées en campagne, les charges magnifiques terminant les combats. Ici, il faut s'anéantir sans s'être vus et la mort frappe au hasard, sans la beauté de la lutte." ) Le réconfort, il le trouve au contact du lieutenant Engerand et de la religion. Il visite ainsi l'église de Maroeuil dont le maître-autel est "anéanti", rencontre l'aumônier ("un prêtre très brave et très aimé, il me cause longuement et gentiment pendant que les projecteurs balayent le ciel") et sert la messe le 31 mai dans un abri-caverne ("sur un autel improvisé, à la lueur de quelques bougies, au bruit des canons (…) J'ai même le bonheur inouï, inespéré de pouvoir communier.").
Le 28 mai, Roger Couturier dans une lettre à sa mère décrit une tranchée : "Nous sommes en ce moment dans un boyau profond de 1,80 m à 2 mètres et large de 1,50 m. Pour venir, nous avons traversé "la Targette" en ruines, partout une odeur suffocante. Les balles sifflent autour de nous pendant que j'écris : dans le ciel se dessine unn Zeppelin. Au loin, des fusées. Nous changeons deux ou trois fois de place, cependant une fusée rouge nous repère et immédiatement fusils et canons se mettent à cracher de notre côté."

(A suivre...)


6 déc. 2009

Le flâneur du 36e : le reflux

Abert Thierry,36 RI,36e régiment d'infanterie

Photo : le village du Breuil, où sera retenu prisonnier Albert Thierry, photographié à partir du bois de Breuil.

Le 9 septembre, en pleine bataille de la Marne, le 36e, qui est à l'avant-garde, arrive aux abords du petit village du Breuil. Le régiment talonne les Allemands qui se replient vers le nord. Le JMO note : "On voit des convois ennemis remonter des pentes opposées. L'infanterie qui se replie sous la protection de celle établie au Breuil est en désordre. L'artillerie ennemie établit un barrage en avant du Breuil en canonnant avec intensité les abords du village et le bois du Breuil, dans lequel se dissimule le 36e." Dans la petite église du village (à droite), le régiment délivrera des prisonniers français, avec, parmi eux, l'enseignant et écrivain Albert Thierry.

29 nov. 2009

Roger Couturier, la plume brisée



(Ci-contre : le jeune Roger Couturier. Merci à Victor, Emmanuel et Stéphan Agosto qui ont rendu ce billet possible).


La mémoire de Roger Couturier, soldat du 36e régiment d'infanterie, ne se découvre plus aujourd'hui que par bribes. Son épitaphe* figure encore peu ou prou sur son tombeau, dans le petit cimetière parisien de Passy (divison 8), à quelques pas de la tombe de Maurice Genevoix et du colossal monument de Paul Landowski sur la Grande Guerre. Et son patronyme orne enfin une des plaques qui évoque les 546 écrivains "représentants de la pensée française morts pour la patrie", apposées de chaque côté du choeur du Panthéon de Paris. Autant dire que le souvenir de ce jeune garçon est bien ténu. Et sans le travail de sa mère, Geneviève Couturier, qui, en 1915, entreprit de recueillir et publier le journal et les lettres que son fils lui adressa de la fournaise, dans un petit ouvrage intitulé Un soldat de la Grande Guerre, on serait bien en peine d'invoquer ce jeune garçon, mort à dix-sept ans à Neuville-Saint-Vaast.
Né le 15 octobre 1897, Roger Couturier appartient à une famille aisée. Il grandit dans l'ouest parisien et, à l'âge de 8 ans, se voit admis au collège des pères maristes de Passy. "D'une grande timidité, d'une extrême sensibilité", selon sa mère, l'enfant se tient à l'écart des autres. Sa mauvaise santé contraint ses parents à l'éloigner de la capitale. En 1907, il est placé à l'institut Saint-Vincent de Senlis, où l'adolescent reste deux ans. De retour à Paris, il passe la première partie du bac philosophie. Profondément croyant, grand admirateur d'Albert de Mun, il est tenté par le sacerdoce, mais la déclaration de guerre bouleverse ses plans. Il veut s'engager. Son père mobilisé, il se retrouve seul avec sa mère.
Les premiers jours de la guerre l'emplissent d'une profonde inquiétude. Le 4 août, lors de l'enterrement de Jaurès, il stigmatise dans son journal "les discours pseudo-idéalistes" et les "utopies" du tribun socialiste. Il accueille la victoire sur la Marne avec soulagement et souhaite mourir pour son pays - "Mourir pour une telle cause, ce n'est pas mourir, c'est se continuer." Le 16 octobre, contre l'avis de sa mère, il se présente au bureau de recrutement, mais est refusé. Il obtient de passer le conseil de révision en décembre, où il est enfin déclaré apte. Dès lors, il choisit l'infanterie - "l'arme la plus belle, car elle donne tout sans compter sur d'autres forces que la sienne, l'arme des héros" - et le régiment du Calvados : le 36e RI.
Il part le 9 janvier à Caen, et après quelques jours passés au dépôt du régiment, il est envoyé à Potigny, où la classe 1915 a déjà commencé son instruction. Elève caporal, il passe les épreuves et repart pour le dépôt le 19 avril, où il endure la vie de caserne. Il fait mettre son nom sur la liste des partants pour le bataillon de marche, mais celui-ci est retiré, au prétexte qu'il est trop jeune. Enfin, le 18 mai, il apprend son départ pour le front. Lors de son voyage, le 20 ami, il se lie d'amitié avec le "lieutenant E..." (Roland Engerand, fils de Fernand Engerand - député du Calvados -, qui a été blessé au mois de septembre, à l'attaque du fort de Brimont, près de Reims).

* "Ici repose Roger Marie Couturier, engagé volontaire au 36e d'infanterie, tombé glorieusement à Neuville-Saint-Vaast, le 23 juillet 1915 à l'âge de 17 ans et demi. Médaille militaire et croix de guerre."

(A suivre...)