Pourquoi cette page et comment la lire ?
Bienvenue dans ce "blog" consacré au 36e régiment d'infanterie dans la Première Guerre mondiale. Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnelles qui m'ont été envoyées en partie par des descendants de soldats du 36e.
Comment consulter cette page ? Vous pouvez lire progressivement les messages, qui ne respectent pas un ordre chronologique (on peut passer, par exemple, de l'année 1915 à 1914). Vous pouvez aussi avoir envie de vous attarder sur une année ou un secteur géographique : pour cela, cliquez ci-contre dans la rubrique "Les rubriques de ce blog" sur la période et le lieu qui vous intéressent. Tous les messages seront alors rassemblés pour vous selon l'ordre de publication.
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10 nov. 2009
Les petits cailloux blancs de Fernand
Cela fait 25 ans que je joue à cache-cache avec mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, et "sa" guerre, qu'il effectua pour une large part au 36e régiment d'infanterie. La première fois, je sortais de l'adolescence, et l'on me confia, avec une certaine solennité, son album photo, où étaient rassemblées près de 300 photos, dont une grosse quantité couvrait la période 1914-1915. On me donna aussi son carnet de guerre, où étaient consignés quatorze jours d'une bataille de la Marne qui devaient le laisser "un peu fatigué, mais pas du tout démoralisé". Enfin l'on me gratifia, en supplément, de deux médailles qui lui appartenaient - une légion d'honneur et une croix de guerre, avec palme et une étoile ternies - ainsi que sa montre, au large bracelet en cuir, qui faisait un boucan du tonnerre la nuit. Je m'empressai de tout ranger dans un tiroir et d'oublier tout cela bien vite.
Allez savoir pourquoi, quelques années plus tard, une fois rentré dans "l'âge d'homme", je rouvris ces documents ? Une visite au Service historique de la défense (SHD), à Vincennes, et une balade plus tard dans la plaine de Juvincourt (dans l'Aisne), afin d'imaginer, dans la mesure du possible, ce qu'avait pu vivre ce curieux aïeul, il me fallait à tout prix "savoir" qui étaient ces soldats. Dans cette quête, j'avais avec moi ce gros album photos où - chance inouïe - tous les clichés étaient légendés individuellement. J'avais des noms, des lieux, des dates... Je ne partais donc pas démuni.
Et c'est là que le "miracle" intervint : très vite, par des coïncidences que je n'explique pas toujours, je retrouvais les lieux fréquentés par ces combattants et leur histoire. La plupart du temps, c'était au travers de rapports conservés dans les archives, de témoignages d'anciens, de livres et de photos envoyés par des enfants et des petits-enfants de soldats du 36e régiment... Les pièces de cet incroyable puzzle, qui avait attendu près de quatre-vingt dix ans, se mettaient en place. Je retrouvais les petits cailloux blancs laissés par ces hommes.
Aujourd'hui, c'est un autre "caillou" que j'exhume : un récit de patrouille signé de la main de Fernand Le Bailly, alors sergent dans les bois de Beaumarais, le 24 avril 1915, dans le bas du village de Craonne. Ce document, je l'ai déniché par hasard, il y a plusieurs mois, au milieu de centaines d'autres, dans un carton conservé au SHD. Si j'en crois les yeux ronds que me fit mon voisin de table, chercheur patenté de ces lieux, j'avais effectué sans le savoir une pêche miraculeuse. Et pourtant, l'intérêt de ce texte est très relatif - de nombreuses patrouilles furent effectuées aux abords du "potager" par le 36e régiment d'infanterie à cette époque. Il n'empêche : la voix de mon arrière-grand-père est là, portée par cette écriture bleu mers du sud, dans cette grande forêt grise des bois de Beaumarais.
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Libellés : Bienvenue
3 nov. 2009
"Merci Michel…"
Pour Michel Germain, sergent fourrier, tué le 1er juin dans les combats de Neuville-Saint-Vaast, l'histoire aurait pu s'arrêter là, lui, enterré dans la nécropole de Barly, dans le Pas-de-Calais, Adolphine, son épouse, restée à l'épicerie fine Malesherbe, à Saint-Lô, rue Torteron, près de la Vire. Seulement, dans la famille, on aime bien faire les choses, et la mémoire de ce soldat du 36e régiment d'infanterie continue d'être entretenue, comme en témoigne deux photographies qui nous ont été envoyées.
Ainsi Adolphine, après avoir reçu les reliques de son époux en 1955, vint longtemps s'incliner sur la tombe de son mari. En 1974 ou 1975, lors de sa dernière visite, elle fut photographiée avec une de ses arrière-petites filles (photo à gauche). Le 8 avril 2008, les quatre petits enfants de Michel, Jean-Michel, Maryse, Josette et Patrick, accomplirent à leur tour le pèlerinage. Après avoir nettoyé la croix, ils trinquèrent au champagne avec leur grand-père. Ils évoquèrent en pensée avec lui ses onze arrière-petits enfants et ses vingt trois arrière-arrière petits enfants. Puis Maryse sortit trois petits galets qu'elle disposa sur les trois branches de la croix. Sur chaque caillou, il était quelques mots qui mis, bout à bout, formaient cette simple phrase "Merci Michel / d'avoir aimé / Adolphine".
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Libellés : 1915-Neuville-Saint-Vaast (Artois)
24 oct. 2009
Deux ans et des poussières
Le travail n'est pas pour autant terminé. Les pièces du puzzle se mettent en place. Nous venons à peine de décrire les combats que le 36e RI découvre le 12 septembre 1914, qu'il nous faut rejoindre la 1ère compagnie, dans les tranchées de Courcy, pleurant la disparition du capitaine Wiart, ou la 6e, dans les bois de Beaumarais, qui déplore la perte du sergent Aberlard Molle. Et il nous reste à imaginer, dans la mesure du possible, ce que furent les combats du 8 juin 1915 à Neuville-Saint-Vaast…
Un long labeur, souvent difficile à mener parallèlement à mon activité professionnelle. Mais les récompenses sont là, dans les louanges des uns et les remarques des autres, dans la révélation récente de deux témoignages de soldats du régiment, ou la découverte de "figures" exceptionnelles du régiment, telles celle de Pierre Masse, que nous ne manquerons pas de partager avec vous dans les prochains mois. Je vous souhaite une agréable troisième année de lecture. (Photo : la vignette Delandre consacrée au 36e régiment d'infanterie. Voir le site de Stéphane Bone qui les recense.)
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Libellés : Bienvenue
18 oct. 2009
Le flâneur du 36e : les collines oubliées de Beaumarais

Photo : la "cote 120" dans les bois de Beaumarais, photographiée en avril 2008.
Hormis trois petits hauteurs localisées le long de la D984, les bois de Beaumarais ne comptent pas de relief. De ces trois points culminants, le mont Hermel, qui atteint 95 m de hauteur, est situé le plus au nord du massif forestier, en surplomb de l'actuel village de Craonne. Plus en arrière, l'on trouve une hauteur dédoublée de 120 m de haut, baptisée "cote 120" par les Français en 1915. Ces sommets furent évidemment organisées en observatoires et armés par le 36e RI dès l'arrivée du régiment dans le bois, en décembre 1914 (voir notamment JMO, à la date du 13 février 1915). Et ces éminences furent logiquement bombardées, parfois quotidiennement, par les Allemands. Aujourd'hui, il ne reste plus aucune trace de ces fortifications. La nature a repris ses droits. A la saison de la chasse, il n'y a plus que les bruits des détonations des fusils qui viennent se perdre sur ces petites collines en étranges échos.
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Libellés : 1915-Bois de Beaumarais (Aisne)
12 oct. 2009
Les dormeurs du val de Vesle
(1 - Les anciennes tribunes du circuit de Gueux. Photo de Jean-Marc Fondeur, merci à lui. 2 - La D227, qui relie Gueux à Thillois. 3 - Gueux et sa petite "mare", comme le mentionne Fernand Le Bailly dans son récit sur sa bataille de la Marne.)
Passé le village de Gueux, la vallée de la Vesle s'ouvre, coupée par l'autoroute reliant Soissons. C'est ici que se poursuit notre quête sur les traces du 36e régiment d'infanterie, le long de la D27, où les deux tribunes fantomatiques du circuit automobile de Gueux résonnent encore des vrombissements des Formule 1 des Grands Prix de France, et de la "Flèche d'Argent" pilotée par Fangio le 4 juillet 1954. Ce tracé fut utilisé pour la première fois en 1925 pour le premier Grand Prix de Marne, organisé par l'Automobile Club de Champagne, soit onze ans après le premier coup de canon de la Grande Guerre.
Car le 12 septembre 1914, un autre type de grondement se fait entendre dans ce petit bout de Marne. Dans la nuit, les Allemands, talonnés par les soldats de la 9e brigade, quittent précipitamment le village de Gueux pour se réfugier, quelques kilomètres plus loin, dans des tranchées creusées devant Thillois et sur le mamelon ouest de Champigny. Pendant une après-midi entière plusieurs bataillons du 39e, épaulés par le 74e, vont tenter de reprendre cette plaine.
De 15h30 à 17 heures, les hommes du régiment de Rouen essaient d'avancer sur ce terrain plat qui n'offre pas le moindre abri. "Des feux très violents de mousqueterie, note le JMO du 39e, nous obligent alors à n'avancer que par bonds, en même temps une batterie d'artillerie allemande, établie au NE de Thillois, fait pleuvoir une grêle d'obus sur nos troupes." Certains parviennent jusqu'à 300 m des tranchées allemandes, mais ils ne peuvent s'en rapprocher davantage en raison des pertes. Heureusement l'artillerie, prend part à l'action et, appuyant un mouvement du 74e régiment d'infanterie, permet aux fantassins de tourner les tranchées et de prendre le village. "Il leur faut 9 heures pour faire 1 500 mètres", poursuit l'historique du 39e. Au soir, le paysage du champ de bataille est terrible. "Quelle nuit noire ! La pluie ruisselle sur nos sacs, traverse les capotes. On avance. On marche sur les morts, sur les blessés ; des cris, des gémissements, des plaintes des mourants qu'on piétine. On peut y voir, on avance. Quand cessera donc cette pluie accablante ? On ne voit rien. On se devine. On s'espère. On avance. On finira bien par les mâter, les barbares."
Le 36e ne participe pas aux combats devant Thillois. Le régiment de Caen rejoint le village de Gueux, dans la nuit du 12 au 13, "vers 1 h du matin, note Fernand Le Bailly dans son carnet. Nous prenons d’assaut maisons et granges. Nous nous couchons sur les tables, dans les armoires, dans les cheminées, d’autres à coup de crosse enfoncent portes et fenêtres : c’est la faim qui les y pousse, et j’ai vu plusieurs de mes camarades, dans ce moment de folie, en arriver aux coups pour un morceau de pain, un bidon d’eau. Le lendemain à 4 h (le 13 septembre 1914, NDR), Apère et moi, après avoir passé une bonne nuit dans le foin, encore trempé comme des canards allions au ravitaillement, enfin arrivé. Nous dévorâmes pain et café ; à cinq heures, tout le régiment recommençait la poursuite, solide, gai, plus ardent que jamais !
Quand on quitte ce village, en passant près de l’église, on traverse une place sur laquelle se trouve un petit lac (à moins que ne soit une mare). Contournons cette mare, tournons à gauche et nous arrivons sur la route de Thillois, si mes souvenirs sont exacts… Or, sur cette route, tout en marchant, voici le tableau qui s’offrit à nos yeux : blessés et morts allemands par centaines, mitrailleuses allemandes déchiquetées, une pièce allemande et ses caissons sans dessus-dessous, des sacs, des équipements « Boches » de tous côtés. Et comme cela sur près de 2 km. Quelle hécatombe là encore… Puis, hélas, la contrepartie. Les nôtres gisaient ainsi par centaines dans les champs, couchés, fauchés par les mitrailleuses automobiles allemandes. Détail poignant : nos braves étaient encore déployés en tirailleurs, leur chef en avant et j’ai encore dans l’œil, un des nôtres, mort, assis près d’une meule, tenant dans sa main une « boule de pain » . Partout, sur cette route comme sur les autres déjà parcourues, les bornes kilométriques avaient été arrachées ou peintes à la chaux par les Allemands. La raison : pour cacher à leurs soldats la vérité. Les officiers allemands ne cessaient de répéter à leurs hommes qu’ils marchaient sur Paris, alors qu’ils fuyaient vers le nord."
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Libellés : 1914-La bataille de la Marne
1 oct. 2009
Le jeu de la mort et du hasard
"Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille/Qu’un obus a coupé par le travers en deux./Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre."
("La guerre et ce qui s'ensuivit", Le Roman Inachevé, Louis Aragon, éd. Gallimard, 1956. Ci-contre, une photo prise par Louis Ducamp : la tombe du sergent Molle, à Chaudardes, fin mars 1915)
Des vingt-quatre semaines passées à Beaumarais, le mois de mars 1915 fut sans doute le plus cruel pour les "lignards" du 36e régiment d'infanterie. Outre le froid, l'humidité, le manque de confort et d'équipement, six hommes connaissent une fin absurde lors des bombardements épisodiques qui s'abattent sans discontinuer au gré des tranchées et des zones de cantonnement.
Le 11, à 17 h 05, un obus atteint de plein fouet le créneau d'un l'abri installé en arrière du mont Hermel, ensevelissant quatre hommes de la 9e compagnie sous les décombres. Ceux-ci sont délivrés au terme de dix minutes de déblaiement, mais le Parisien Marcel Roland et l'Icaunois Pierre Rossignol, après une réanimation, ne peuvent être ramenés à la vie. Albert Beaufils, charpentier à Saint-Fromond, dans la Manche, très grièvement blessé aux reins par un éclat d'obus, meurt une demi-heure plus tard. Une semaine après cet événement tragique, deux soldats d'une compagnie de mitrailleuses, Hippolyte Jeanne et Adolphe Palfray, succombent dans les mêmes circonstances à la lisière nord du bois. Leur cahute, surélevée en raison du sol détrempé, est éventrée par un obus tiré par une batterie allemande située au sud-est de Corbény. Les corps sans vie des deux garçons, 23 et 25 ans, sont sortis des débris.
A l'arrière, en réserve, les hommes ne sont pas plus protégés qu'en première ligne, et la faucheuse s'invite parfois sans crier gare. Le 28 mars, alors que le deuxième bataillon est en réserve depuis quatre jours dans le petit village de Chaudardes, perché sur les bords de l'Aisne, elle s'invite à la table du sergent Aberlard Molle. Ce jour-là raconte le JMO, six obus tombent sur la localité. "Le 3e obus atteignit la maison où mangeaient les sous-officiers de la 6e compagnie et blessa mortellement le sergent Molle et légèrement deux autre sous-officiers – les derniers à descendre dans la cave. Molle est mort quelques instants après." Dans la compagnie, l'émotion est grande. Un seul soldat de cette formation a été tué jusqu'à présent depuis l'arrivée dans le secteur : un chauffeur parisien, Gabriel Lemaire, mort "par balle" le 8 janvier. Pour témoigner de cette tristesse, le soldat Louis Ducamp photographie la sépulture de Molle (ci-dessus), le long du mur de l'église, quelques temps après l'inhumation.
Une photo qui témoigne bien de cette crainte qui s'installe insidieusement dans les cœur des soldats au fil des semaines. Les hommes deviennent fatalistes : la mort moissonne au hasard… Que faire pour ceux qui sont marqués par la mort ? Peuvent-ils seulement y échapper ? Gabriel Chevallier analysera longuement dans son roman La Peur ce désespoir en évoquant "cette sorte de fatalisme (...), dans cette guerre sans fantaisie, sans changements, sans paysages nouveaux, cette guerre de factionnaires et de terrassiers, cette guerre de souffrances obscures dans la crasse, la guerre sans limites ni répit, où l'on n'agit pas, où l'on ne se défend même pas, où l'on attend l'obus aveugle."
Merci à Sylvie Ducamp pour la photo de Louis.
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Libellés : 1915-Bois de Beaumarais (Aisne)
26 sept. 2009
Comme à Gravelotte
(Ci-contre, une illustration extraite des Livres roses pour la Jeunesse, "Traits héroïques de l'armée française", par Charles Guyon, Larousse, 1915.)
Septembre 2009. Sous le soleil, l'autoroute de l'est, au sortir de Reims, déroule son long ruban lumineux à travers champs, à l'assaut des contreforts de la montagne de Reims. Lancées à 130 km/h, les voitures passent en direction de Paris telles des fusées incandescentes. Il est difficile d'imaginer le même panorama quatre vingt quinze ans plus tôt.
Ou la météo. Car si l'on en croit nos deux témoins du 36e RI, Jules Champin et Fernand Le Bailly, les derniers jours de la bataille de la Marne furent exécrables de mauvais temps. Le 11 septembre, Champin marche "toute la journée sous la pluie. (...) Nous sommes cantonnés dans une petite ferme. Mais comme il n'y a pas assez de place pour tout le monde, ma section couche dehors dans un herbage entre nos faisceaux. (...) Malgré la pluie je trouve le moyen de dormir quand même." Le lendemain Le Bailly n'est pas plus heureux. Placé en soutien de 4 pièces de 75, dans le bois de Gueux, son camarade Apère, Emile Lhostis et lui essaient de se protéger des trombes d'eau. "Le ventre creux, grelottant de fièvre, transpercés jusqu’aux os, dormant debout sur nos fusils, nous sommes restés là, sans bouger sous les obus… De temps en temps un des nôtres tombe, le nez contre terre, murmure «à boire» ou «j’ai faim» , puis s’endort, se relève d’un bond, les yeux hagards, retombe et délire. Moi, tout bas, je désire un éclat d’obus, une balle… la mort, quoi. Je ne peux plus… les temps me battent, j’ai la tête vide. Je tremble… Je me couche dans l’eau (notre champ est devenu un lac), cela me «retape» - je bois de cette eau, ça va mieux ! Quant à Apère, il est étendu à mes pieds, Lhostis aussi. Sont-ils morts ou vivant ? Je ne sais..."
Outre les caprices du ciel, les deux soldats essaient de se protéger tant bien que mal d'un autre déluge : les bombardements. Le Bailly rapporte ainsi un marmitage, toujours dans les bois de Gueux. "Malheureusement, nous avions marché trop vite et notre artillerie n’avait pu nous suivre ! L’ennemi eut tôt fait de s’en rendre compte et pendant 1 h ½ trouva le moyen de nous bombarder sans arrêt avec ses grosses pièces. Voyez-vous d’ici notre régiment, en colonnes par quatre, l’arme au pied, sacs à terre, sur cette route encaissée entre deux forêts en encaissant stoïquement cette mitraille sans broncher. Il y eut au début un peu de houle dans nos rangs. Notre colonel eut tôt fait de rétablir l’ordre de la voix. Je me souviens aussi que nous ayant dit de nous coucher à plat ventre, sous bois, nous étions par paquets les uns sur les autres et que les obus fauchaient les arbres à 3 ou 4 m de hauteur, que l’odeur de soufre qui s’en dégageait rendait l’air presque irrespirable. Qu’un pauvre camarade qui, entr’autres, venait d’avoir les deux jambes sectionnées hurla pendant au moins 10 minutes avant d’expirer. Qu’enfin, nous passâmes la nuit sur place sous une pluie diluvienne et que, comme petit déjeuner, nous creusâmes une fosse où nous enterrâmes les nôtres." A plusieurs centaines de mètres, Champin, au premier bataillon, raconte pour sa part comment il distingue les calibres des coups : "Nous traversons de petits chemins sous bois et nous arrivons aux tranchées boches qui sont remplies de cadavres. Nous marchons en lignes de sections, puis en colonnes d'escouades, car à notre tour nous sommes sous le feu de l'artillerie ennemie, les 77 allemand. Ils ne sont pas bien dangereux, mais quand nous avons le malheur de tomber sous les coups des 88 autrichiens, c'est pas la même chose, car eux on a pas le temps de les entendre venir, ils crachent plus secs. On est obligé de se coucher dans un champ de luzerne. Il n'y fait pas bon. Car il tombe de l'eau depuis le matin..."
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Libellés : 1914-La bataille de la Marne
17 sept. 2009
L'invité du 36e : Antoine Joseph, matricule 5459, 14e RI
Le blog du 36e ouvre sa colonne aujourd'hui à Gabriel Joseph-Dezaize, journaliste et réalisateur de documentaires, qui a retrouvé le week-end dernier la trace de son grand-oncle, Antoine Joseph.
Heureuse invite que m’a lancée mon ami Jérôme, l'animateur de ce blog, un jour de la fin août 2009. Il me dit : "Réserve ta journée du 12 septembre nous partons pour le camp de Suippes." A nos âges ce n’est pas pour être mobilisés, ni nous engager, mais pour effectuer un voyage de mémoire. Mon camarade, féru de la guerre de 14-18 et d’un certain 36e régiment d'infanterie, sait qu’un de mes grands oncles, Jean Antoine Joseph, soldat du 14e régiment d'infanterie, qu’on prénommait Antoine et qui était le frère aîné de mon grand-père Eugène est décédé le 24 décembre 1914 à Perthes-Les-Hurlus.
Perthes-Les-Hurlus ? Sur une carte de France cette minuscule commune fait aujourd’hui partie des villages détruits pendant la Première guerre mondiale dans ce coin stratégique de la Champagne. Au nord de Suippes, avant la terrible guerre des orages d’acier (je rends volontairement hommage au roman d’Ernst Jünger) de charmants hameaux abritaient des villageois au cœur de forêts de sapins, d’érables et d’aubépines poussant sur une terre de craie comme je n’en avais encore jamais vue : Hurlus, Mesnil-les-Hurlus, Ripont, Tahure et Perthes-les-Hurlus, justement. De ces villages détruits que nul ne peut traverser sans l’autorisation de l’armée (ils sont inclus dans une zone rouge qui forme le camp de Suippes), il reste donc des bribes de mémoire : objets de cuisine rouillés à même le sol, stèles éclatées, briques rouges de murs affaissés - l’armée qui contrôle le site, le protège également de tout vandalisme. Perthes-Les-Hurlus, à 165 mètres de hauteur a, dit l’Histoire, été incendiée par les Huns en 451. En septembre 1914, le village sera évacué puis anéanti par une autre armée. Sinistre boucle de l’Histoire.
Ce 12 septembre 2009, une messe est dite dans les ruines de l’église de Perthes. J’écoute le prêche, j’écoute le prêtre. Je pense à Antoine. A quoi songeait-il ce matin du 24 décembre lorsque vers la côte 200, il est parti affronter des ennemis d’outre-Rhin qui auraient dû être ses frères dans l’Europe d’aujourd’hui ? Antoine venait d’Algérie, berceau de toute notre famille. Il était passé à Toulouse où il avait été mobilisé avant de rejoindre le front. Cet hiver-là, ce jour-là, le journal de marche du régiment (voir le site Mémoire des hommes) évoque un cloaque : on ne saurait mieux imaginer la terrible souffrance qui mord la chair et transperce le corps. Ce jour-là, Antoine n’aura sûrement pas vu les dernières feuilles des arbres, les arbres eux-mêmes ayant été déchiquetés. Déchiquetés, coupés en deux ou en mille, broyés par les orages d’acier, déjà. Comme tous ces jeunes gens venus de partout, comme Antoine, pour finir couchés dans une triste garrigue dévastée par l'ouragan de la guerre, par le froid et la pluie dans l’Est de la France.
Pendant la messe, je pense à Antoine et aux autres : ceux d’ici ou ceux d’en face – quelle différence ? – qui sont tombés à 400 ou 500 mètres de moi, dans un autre temps, mais dans le même espace. J’ai les noms de tous ceux qui étaient avec Antoine, et qui sont morts, et qui n’ont pas fêté le réveillon dans les tranchées cette année-là : mais ceux-là même qui sont restés en avaient-ils le cœur ?
"Le deuxième bataillon soumis dans les tranchées conquises à un feu très violent d’artillerie et d’infanterie fait des pertes assez sérieuses", lit-on de manière laconique et lapidaire dans le journal de marche, à la date du 24 décembre. Ce jour-là, Antoine, matricule 5459, est tué aux côtés de Gabriel Chazaud, capitaine, Adolphe Peyre, sergent et de six autres compagnons d’armes : Joseph Sinègre, Hébert Timbal, Auguste Escoubes, Léonard Madureau, Jules Maupas et Jean Laborde (j’espère que j’orthographie bien leurs noms car je déchiffre les textes laissés à la plume sergent-major par un zélé greffier de l’armée dans les journaux de bord de l’époque).
Antoine aurait donc franchi les lignes ennemies. Sur des photos en noir et blanc du 14e RI où je cherche en vain son sourire, je ne vois pas des guerriers, je vois des gosses. Des gosses de 21 ans comme Antoine qui portaient au début de la guerre un pantalon garance et un képi de même teinte revêtu d’un "camouflage" de couleur bleue pour aller au front (il faudra attendre mi-septembre 1915 pour que le casque Adrian équipe les soldats). Je ne sais pas si Antoine a été touché à la tête, au cœur, aux jambes. Je ne sais pas.
Antoine était né le 19 septembre 1893, en Algérie, à Tassin dans le département d’Oran. Il venait d’avoir 21 ans. Il avait été recruté en 1913, à Oran, avant de transiter par Toulouse. Le 12 septembre 2009, j’ai eu un bonheur inouï. J’ai, avec Jérôme, retrouvé sa tombe dans l’immense nécropole de La Crouée, à Souain (rebaptisé aujourd’hui Souain-Perthes-Les-Hurlus, limitrophe du camp de Suippes). Il est là sous l’herbe verte parfaitement coupée. Tombe n° 2704, deuxième enceinte. Sa sœur aînée, Louise, dite Louisette, avait griffonné cette information sur un papier pelure que j’ai retrouvé dans les archives familiales. Après avoir elle-même quitté l’Algérie, elle avait fait le déplacement de Châtellerault à Souain pour honorer la mémoire de son petit frère.
Aujourd’hui, en 2009, cette nécropole parfaitement entretenue semble étrangement apaisée. Le lieu est même apaisant. Je pense qu’une nécropole militaire est un sanctuaire de la jeunesse foudroyée, quand les cimetières civils sont généralement la dernière demeure de la vieillesse. Derrière des larmes, au-delà du sang, je vois des sourires de gosses. Antoine aurait eu 116 ans le 19 septembre 2009. Nous persistons à voir les anciens comme des vieux alors qu’ils étaient notre jeunesse et notre avenir… Ne l’oublions pas.
Gabriel Joseph-Dezaize (gabriel.joseph-dezaize@wanadoo.fr)
Paris, le 17 septembre 2009
(Merci à l’Armée d’avoir ouvert exceptionnellement le camp de Suippes au public le 12 septembre 2009.)
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Libellés : L'invité du 36e
8 sept. 2009
Le flâneur du 36e : Lumières d'automne

Dans la brume féérique avec les morts oubliés du bois de Beaumarais, l'automne s'installe à Craonne (Merci à Jean-Claude Poncet pour sa photo).
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Libellés : 1915-Bois de Beaumarais (Aisne)
5 sept. 2009
Emile Lhostis, mort en Absurdie
(Photo : la sépulture d'Emile Lhostis, à la nécropole nationale La Maison Bleue, à Cormicy, tombe n°3259. Merci à Norbert Lhostis pour cette photo)
S'il fallait trouver un dénominateur commun aux événements qui ont touché le 36e régiment d'infanterie en mars 1915, ce serait bien l'absurdité des drames qui ont frappé l'unité dans les bois de Beaumarais. En témoigne, le 15 mars 1915, la mort du sous-lieutenant Emile Lhostis.
Ce soldat, natif du Havre, nous l'avons déjà rencontré : il encadre une section de la 6e compagnie dans laquelle est versé mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, à son retour en France en septembre 1914. Ensemble, ils parviennent à échapper aux éreintants combats de la bataille de la Marne et à l'encerclement du régiment mi-septembre sur les pentes du château de Brimont, qui laissent les trois bataillons du 36e RI exsangues.
Dans les mois qui suivent ces funestes journées, Fernand est transféré à la 10e compagnie. Lhostis, pour sa part, demeure à la 6e compagnie. Sans doute bénéficie-t-il des carences en cadres du bataillon, créées par les combats de l'automne, pour prendre du galon, car les rapports d'opérations conservés au service historique de la Défense, au château de Vincennes, le mentionnent à l'hiver comme "sous-lieutenant". Est-il photographié par le soldat Louis Ducamp, également à la 6e compagnie ? Difficile à dire étant donné que ces clichés, conservés aujourd'hui par la fille et le petit-fils de Louis Ducamp, ne sont pas légendés. Ils montrent des soldats se chauffant à un maigre soleil, attendant la fin de l'hiver dans le grand bois au pied du petit village de Craonne ; certains fument la pipe, d'autres lisent sur le pas de la porte de leur cabane en rondins. Des petites scènes arrachées à la noirceur du quotidien, pour se prouver que l'on est bien en vie.
Car avec le mois de février, la guerre dans les bois de Beaumarais change progressivement de physionomie. Aux patrouilles succède une guerre de harcèlement où le mot d'ordre est de "faire mal à l'ennemi par tous les moyens possibles." On profite de la nuit pour attaquer des petits postes d'écoute avancés ou des équipes de travailleurs allemands occupés à la réfection des tranchées. Pour ce faire, les Normands emploient des petites bombes manuelles, des grenades Aasen et des pétards de cheddite (le 4 février, le colonel Bernard, commandant du 36e, réclame des appareils destinés à lancer ce type de projectiles). Les patrouilles emportent aussi avec elles des grenades à tige Marten-Hale, qui sont tirées à l'aide de fusil.
Ce type de grenade est d'un usage délicat au point de vue de la sécurité de son fonctionnement. Employée avec un fusil classique, la grenade Marten-Hale nécessite une balle à blanc pour être tirée; la goupille doit être ôtée, une fois le détonateur vissé… Un oubli, une erreur dans le montage, et l'accident survient, avec parfois des conséquences dramatiques. Au creux de l'hiver 15, l'instruction au maniement de cette arme a pourtant bien démarré dans le régiment, mais elle demeure encore réservée à de petits groupes de soldats.
Dans la nuit du 12 au 13, le premier bataillon du 36e est relevé par le deuxième dans la partie gauche des bois de Beaumarais. La matinée se déroule sans anicroche. Puis, tout à coup, "l'éclatement prématuré d'une grenade Marten-Hale", selon le JMO, blesse deux officiers. "Le sous-lieutenant Lhostis est grièvement blessé (...), ainsi que le sous-lieutenant Guérin, ce dernier légèrement atteint. Le sous-lieutenant Lhostis est évacué immédiatement en automobile sur l'ambulance de la division (l'ambulance 5/3, basée à Romain). Il a conservé courageusement tout son calme demandant à ce qu'on dissimule à ses hommes la gravité de ses blessures pour ne pas affecter leur morale." A n'en pas douter, cette disparition a ému Fernand Le Bailly. Peut-être est-elle à l'origine des souvenirs que rédigera mon arrière-grand-père avant son départ pour l'Artois, en mai 1915 où il cite largement Lhostis. Le sous-lieutenant y est décrit comme un "sergent petit, vif, alerte au possible". Jusqu'à qu'une grenade en décide autrement.
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Verroust
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Libellés : 1915-Bois de Beaumarais (Aisne)




