Si la pierre angulaire de ce blog est le 36e régiment d'infanterie, elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre de "glaneurs de l’Histoire" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains… – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Claude Duneton est de ceux-là. Il y a peu, il réhabilitait la mémoire du sous-lieutenant Paul-Albert Granier, poète mort en 1917. Et en 2003, il achevait de raconter l'histoire des 28 soldats de sa commune dans un magnifique roman-testament Le Monument. Pour nous, il revient sur la genèse de ce livre.
En sous-titre du Monument, on lit "roman vrai". Qu'est-ce qu'un "roman vrai" ?
Avant la sortie du livre, j'ai essayé avec l'éditeur de trouver un sous-titre. Je ne voulais pas appeler Le Monument "roman", point final. Roman, ça veut dire quoi ? Ce texte n'était pas un reportage, il était une reconstruction. En anglais, on aurait pu appeler ce texte "non-fictionnal novel". Et puis, quelqu'un a suggéré "roman vrai" et j'ai été content de cela : Le Monument est un roman, mais sur des bases authentiques.
Vous portiez ce livre en vous depuis longtemps ?
Non. Deux choses ont déclenché cette envie d'écriture. J'ai commencé à travailler sur ce projet en 2001. Nous venions alors de passer l'an 2000. Un jour dans mon village de Lagleygeolle (en Corrèze, NDR), je me suis mis à regarder le monument aux morts. Il y avait cette longue liste et je me suis dit : "Merde, la moitié des noms, je ne sais absolument pas qui c'est". À part quelques noms que j'identifiais, comme celui du fils du forgeron – il s'appelait Antoine Arfeuil –, l'absurdité de cette situation m'est apparue encore plus fort. J'ai été alors pris d'une émotion à l'idée que ces hommes étaient totalement oubliés et qu'ils s'étaient fait saigner pour rien du tout : pour l'Europe, le machin, tout ça... Et tout à coup, ce sentiment s'est démultiplié : nous n'étions plus au 20e siècle, nous n'étions plus au siècle de cette guerre, et ces soldats devenaient aussi vieux que les soldats de Napoléon ou ceux qui s'étaient battus à Waterloo. Cela m'a serré le coeur. On ne savait même pas qui était ces garçons. C'était trop injuste.
Et la deuxième raison que vous évoquez ?
Et puis, il y a eu la sœur d'Arfeuil : elle était de 1900, elle est morte en 2000. Cette femme, je la connaissais bien. Je m'asseyais à côté d'elle dans le bourg, on bavardait, et je n'avais jamais pensé à lui demander qui étaient tous ces gens inscrits sur le monument. Or, elle savait tout ! Et le fait qu'elle soit disparue, je me suis dit qu'il n'y avait plus personne. Les autres habitants du village étaient nés en 1921. C'était donc fini... J'ai pensé qu'il faudrait retrouver ces soldats, retrouver qui ils étaient. Et puis une pensée m'est venue : "Oui, mais c'est toi l'écrivain de la commune. Ce serait peut-être à toi de faire ce travail." Alors je me suis dit que j'allais le faire. Comme un devoir.
Ressentiez-vous de la culpabilité vis-à-vis de ces hommes, de cette culpabilité que vous mentionnez dans votre livre : "la culpabilité des survivants" ?
Je me sentais probablement en dette vis-à-vis d'eux. Coupable : non. Je ne me sens pas coupable ni responsable de quoi que ce soit, mais cette liste de noms... On ne savait plus du tout qui étaient ces gars...
Il y a enfin le coup de gueule de votre père, le 11 novembre 1964, lors de la cérémonie qui figure au début de votre livre. Cette colère est-elle aussi à l'origine du roman ?
J'ai évidemment repensé à l'explosion de mon père, lorsqu'il s'était mis à hurler ce jour-là : "Ah nom de Dieu, elle était belle la guerre ! Vous pouvez en faire des simagrées. Ça vous va bien." La guerre de 14-18 lui avait toujours paru une boucherie inutile, même en la faisant. Alors oui : j'ai fait ce livre un peu comme si c'était lui qui l'avait écrit, avec ses idées à lui. Après tout, mon père m'a un peu nourri. Symboliquement, c'est comme si c'était lui qui racontait cette histoire. Il n'aura pas lu Le Monument, car il est mort en 1966, mais je pense qu'il aurait été très heureux de ce livre...
Ah oui ?
Oh là oui ! Il l'aurait lu, relu. Il aurait été content, comme si c'était lui qui l'avait écrit. J'en suis absolument sûr. Le Monument est ouvrage pieux en réalité !
Une autre chose surprend dans Le Monument : vos "personnages" parlent en occitan. Pourquoi ?
Avant Le Monument, je n'avais jamais écrit quelque chose sur Lagleygeolle et je me le reprochais. J'avais écrit sur la langue française, sur moi, etc. Pas sur mon village ! Et j'avais toujours remis de parler de ce sujet, sans doute à cause de ce problème de langue. Vous savez, il y a des romanciers comme Michelet – des gens très bien d'ailleurs –, qui reconstruisent le passé et font parler leurs personnages en 1920 ou à une autre époque en leur faisant dire : "Où vas-tu Marie cet après-midi ?" Mais ils ne parlaient pas français chez nous ! Et je ne peux pas supporter de faire des trucs qui ne sont pas véridiques... Avant Le Monument, cela avait toujours été une barrière. Alors je me suis dit, avant la rédaction de ce livre, que mes personnages allaient parler occitan. Dans mon dernier roman, La Dame de l'Argonaute*, je raconte l'histoire d'une fille qui part de Juillac, en Corrèze, et devient une grande scientifique autodidacte. Lorsqu'elle est revenue chez elle, en 1916, personne ne parlait français...
Comment avez-vous démarré vos recherches pour Le Monument ?
Alors, je suis allé à la mairie, et j'ai vite retrouvé des actes d'état-civil. Mais ça a été difficile. Avec bonheur, une copine m'a aidé, et tout le monde s'y est mis : une secrétaire de mairie, des gens du village... Après ce travail, je suis parti à Tulle, aux archives départementales. Et là-bas, j'ai déniché les fiches de mes gars. Sauf que j'ai dû tout éplucher. Alors, bien évidemment, je suis tombé sur des patronymes que je ne connaissais pas, et je ne savais pas du tout où habitaient ces hommes... La commune de Lagleygeolle compte en effet beaucoup de hameaux. J'étais très embêté. J'ai rencontré aussi d'autres problèmes : en relisant les fiches matricules j'ai repéré un homme qui n'était pas porté sur le monument…
Le fameux Pierre Manimont ?
Oui. Sa fiche disait qu'il était originaire de Jugeals-Nazaret, domestique chez Feix, au hameau du Flomont, avant de partir à l'armée. Le grand Pierre,… Il mesurait un peu plus d'1,70 m. Heureusement, j'ai demandé à une femme qui animait un club de généalogie, Chantal Sobieniak, de m'aider dans mes recherches. Elle était très experte et elle m'a aidé à résoudre beaucoup de problèmes (une plaque a été apposée sur le monument pour réparer cet oubli, voir la photo ci-dessous, NDR).
Vous ne vous êtes donc jamais autorisé de licence littéraire pour écrire la vie d'un homme ?
Ah non ! Aucune licence littéraire : je me suis assez enquiquiné pour savoir où ces garçons vivaient vraiment !
Vos travaux de recherche se sont arrêtés là ?
Non ! Muni de toutes ces informations, il ne me restait plus qu'à aller à Vincennes, au Service historique de la défense, et lire un par un les Journaux de marche et d'opération (JMO) des régiments dans lesquels ces hommes avaient été engagés. C'était encore l'époque où on lisait ces documents sur microfilm. Il fallait prendre des notes…
Aviez-vous un "bagage" culurel sur l'armée française avant 14 et la guerre 14-18 pour écrire votre roman ?
Pas vraiment. Avant de me mettre à écrire, je ne savais pas combien il y avait d'hommes dans un régiment, dans une compagnie, ce qu'était une escouade... Il m'a fallu apprendre. Mais c'était délibéré : je ne souhaitais pas, en effet, avoir une vision synthétique de cette période. Je ne savais rien, par exemple, sur la bataille de la Marne, sur la Somme, je n'avais rien lu sur Nivelle, Mangin… J'ai découvert tout cela au fur et à mesure, en lisant les Journaux de marche et d'opération. Et je crois que rester au ras des tranchées, avec mes mecs, donne une vérité au livre.
Venons-en aux influences. Avez-vous lu des romans ou des témoignages avant la rédaction proprement dite ?
Pas plus ! Je n'ai pas plongé dans des romans ou des témoignages pour garder sur ce sujet une virginité. Je n'ai pas bouquiné Genevoix, Barbusse, Dorgelès… Je devrais maintenant, mais pour Le Monument je n'ai rien lu, à l'exception des archives, de la presse de l'époque et du, roman largement autobiographique, La Peur, de Gabriel Chevallier. Mais je n'ai découvert ce livre qu'après avoir commencé la rédaction du Monument.
Pourquoi faire une exception avec Chevallier ?
On m'avait parlé de Chevallier, et je me suis aperçu qu'il parlait exactement de la guerre 14-18 comme mon père : ces années avaient été une vraie connerie, une escroquerie d'une méchanceté terrible… Mon père a fait la guerre avec la trouille au ventre du début jusqu'à la fin. Et il ne s'en cachait pas. Il n'était pourtant pas dans les pires conditions : il était dans les crapouillots, l'artillerie de tranchée, après avoir été dans le train. Il ne montait pas à l'assaut avec l'infanterie…
Vous êtes également allé sur les champs de bataille. Sur la quatrième de couverture du Monument, il y a une photographie de vous près de la plaque commémorative à la mémoire du soldat Lauregans, entre Ecurie et Neuville-Saint-Vaast…
Cette photo a été prise par ma fille Louise. J'ai été dans tous les endroits que je relate dans le livre. Je ne conçois pas d'écrire des trucs si je ne sais pas de quoi je parle. Et puis, en allant sur le terrain, les choses s'éclaircissaient. Les JMO prenaient un sens. Pour la Somme, le neveu d'Antoine Arfeuil, qui vivait dans la région, m'a amené à l'endroit exact où son oncle a été tué. C'est la seule fois où j'ai été guidé sur les lieux. Pour le reste, je me suis débrouillé. C'est comme ça que j'ai découvert les alentours d'Ypres. J'ai résidé pendant trois mois à la Villa Mont-Noir, qui est une résidence d'écrivains, où j'ai rédigé une grande partie du livre. J'ai pu faire ainsi de fréquents aller-retour à Neuville-Saint-Vaast. J'étais tout près de la Belgique, de Poperinge, d'Ypres…
Et vous êtes retourné à Verdun pour les besoins du livre ?
Non, car aucun soldat de Lagleygeolle n'y a été tué. J'y suis quand même passé avec Louise, car ce lieu signifie beaucoup pour moi. Pendant toute mon enfance, j'ai entendu parler de Verdun. Mon père, quelques jours avant sa mort, criait dans son lit :"Pourquoi ils ne m'ont pas tué à Verdun ?"
Certains paysages vous ont-ils plus marqué que d'autres ?
Oui, le plateau de Lorette. C'est un endroit vraiment étonnant. J'ai découvert aussi les vallées autour de Saint-Mihiel. On comprend bien ce qui s'est passé. Je ne connaissais pas non plus les Eparges. J'ai été très étonné par les Ardennes belges, comme Bertrix, où a été tué le petit Jules Giscard, et qui m'a demandé un vrai travail d'enquête.
Au final, combien de temps cela vous pris pour rassembler toute cette documentation ?
Dans les deux ans.
Combien de temps a duré l'écriture du Monument ?
À peu près un an. Mais à des rythmes parfois très poussés. A la villa Mont-Noir, il y a eu ainsi trois mois d'écriture intense, c'est-à-dire de 4 ou 5 heures du matin jusqu'à 10 heures du soir.
Que ressentiez-vous au fur et à mesure de l'écriture ?
J'ai été très troublé par cette expérience. Je suis très rationnel, mais certaines choses que j'ai écrites m'ont profondément bouleversé. Je vais vous donner un exemple : lors des deux dernières semaines d'écriture du bouquin, j'ai essayé de rentrer en contact avec les descendants du soldat Michel Manimont. Je savais que Michel avait une petite fille, qui vivait à Toulouse. Dans les quinze derniers jours, cette femme m'a donc appelé. Elle avait été élevée par sa grand-mère, la femme de Manimont, qui lui avait beaucoup parlé de Michel. Et vous savez ce qu'elle me dit : "Ma grand-mère et Michel s'aimaient beaucoup, ils s'adoraient, etc." Et moi qui avait, au préalable, construit tout le livre sur l'adoration de Michel pour sa femme ! Oh que j'étais mal ! Après ce coup de fil, j'ai passé une demi-heure atroce. J'ai eu l'impression que tous ces mecs m'avaient guidé, que Michel m'avait suivi, qu'il était dans la pièce…
Comme si vous aviez été accompagné par les mânes de Michel et de tous les autres...
Oui. Oh que j'ai eu peur ! Je vais vous donner un autre exemple avec Victor Jugie, qui meurt dans mon livre alors qu'il creuse une tranchée au petit matin. J'avais écrit qu'il prenait un coup de baïonnette dans la gorge. Quelques semaines après la parution du bouquin, j'apprends que, selon la tradition familiale, il s'était fait égorger… Ça fait beaucoup de coïncidences, vous ne trouvez pas ?
Propos recueillis par Jérôme Verroust, juin 2009. Merci à Mireille et Joël Picard pour la photo du monument de Lagleygeolle.
Le Monument, de Claude Duneton, éd. Seuil (9 €) ou Balland (20 €). À lire : La Dame de l'Argonaute, de Claude Duneton, éd. Denoël, 20 €.
Pourquoi cette page et comment la lire ?
Bienvenue dans ce "blog" consacré au 36e régiment d'infanterie (d'où l'abbréviation de RI) dans la Première Guerre mondiale. Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnelles qui m'ont été envoyées en partie par des descendants de soldats du 36e.
Comment consulter cette page ? Vous pouvez lire progressivement les messages, qui ne respectent pas un ordre chronologique (on peut passer, par exemple, de l'année 1915 à 1914). Vous pouvez aussi avoir envie de vous attarder sur une année ou un secteur géographique : pour cela, cliquez ci-contre dans la rubrique "Où s'est battu le 36e ?" sur la période et le lieu qui vous intéressent. Tous les messages seront alors rassemblés pour vous selon l'ordre de publication.
Comment rentrer en contact ? Pour de plus amples renseignements sur ce site, me faire parvenir une copie de vos documents, vos souvenirs ou remarques, écrivez-moi. Mon adresse : jerome.verroust@gmail.com. Je vous souhaite une agréable lecture.
Avertissement : Si pour une raison quelconque, un ayant-droit d'une des personnes référencées sur ce site désire le retrait de la (les) photo(s) et des informations qui l'accompagnent, qu'il me contacte.
23 juin 2009
L'exercice de stèle de Claude Duneton
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Libellés : L'invité du 36e
21 juin 2009
La clique contre l'ennui et les jours gris
"Cette note fait partie d’une expérience de billets croisés, tentée avec d'autres blogs qui évoquent les régiments de la Première Guerre : le 28e RI, le 74e, le 119e... À l'occasion de la fête de la musique, célébrée ce jour partout en France, chacun de ces sites aborde le thème de la musique, sous des angles différents et avec des approches particulières. Bonne lecture, bon surf, et dites-nous ce que vous en pensez. La section commentaires vous reste ouverte."
Passées les interminables parties de manille et les ballades de l'autre côté de l'Aisne, les occasions de se divertir au 36e ne sont pas légion pendant l'hiver 1915. Heureusement il y la musique... Reconstituée après les combats de Belgique et la Marne en janvier 1915, l'harmonie régimentaire est placée sous l'autorité du sous-chef David. Elle est cantonnée à Ventelay ou les répétitions ont lieu signale le JMO. A la fin de l'hiver, la clique donne quelques petits concerts comme en témoigne une photo que prend Fernand Le Bailly en mars 1915. Il l'accompagne de cette légende dans son album : "«Le concert» à l'arrière des 1ères lignes. Il y avait 4 mois 1/2 que je n'avais vu un civil & entendu de musique. J'étais très ému... ce jour là. Bourgogne. Mars 1915"
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Libellés : 1915-Bois de Beaumarais (Aisne)
10 juin 2009
La mort dans la tranchée
Après le 5 juin, les lignes françaises et allemandes ont atteint un tel degré d'imbrication dans le village de Neuville-Saint-Vaast que les combats deviennent incessants. Les fortifications pour se protéger doivent souvent se faire sous le feu de l'ennemi, comme le suggère ce récit de la 11e compagnie (ci-contre : le gisant du cimetière de Neuville-Saint-Vaast).
"Entre le 4 et le 5, les troupes françaises ont progressé à droite de la grande rue jusqu'aux deux tiers du village et les allemands ont évacué presque toute la gauche de la rue principale.
Le soir à 20 heures, le 36e pénètre dans ses maisons de gauche et occupe face à l'ouest le boyau de Neuville, parallèle à ces maisons à l'ouest que les allemands ont abandonné. La 11e compagnie reçoit l'ordre de creuser une tranchée partant de ce boyau et se reliant en arrière avec les maisons. Toutes les maisons comprises entre ces tranchées et la maison d'école au sud sont encore occupées par les Allemands, de telle sorte que dès son arrivée sur le terrain, la 11e compagnie reçoit des coups de feu de flanc. On essaie de nettoyer les maisons ; une section se lance hardiment à l'attaque de la maison la plus rapprochée, mais elle est reçue par une vive fusillade qui couche à terre une grande partie de son effectif. On entend, dans la nuit, les hommes du poste allemand qui somment, en français, nos hommes de se rendre : «Déposez les armes et venez avec nous.» L'aspirant Guilmoto (peut-être s'agit-il de ce sous-lieutenant) répond à leurs sommations en poussant en avant sa section et commande un feu nourri sur la maison, mais les Allemands ont sur nous l'avantage d'être dans une maison organisée et nous avons hélas à déplorer la mort de braves petits volontaires qui se sont précipités en avant. Force nous est imposée de nous mettre vite au travail si nous voulons avoir fini notre tranchée au petit jour.
Toute la nuit, avec de simples outils portatifs, la 11e compagnie creuse son retranchement qu'elle relie aux maisons qui bordent de la rue qu'elle organise de façon à fermer le réduit. Pendant cette nuit, les officiers, sous-officiers, caporaux et soldats ont fait preuve d'un courage, d'une endurance et d'un mépris du danger dignes d'admiration. À tout instant, un homme est frappé, tué ou blessé ; un autre prend sa pelle ou sa pioche ou le commandement de son unité. À 20 mètres de l'ennemi qui lance des fusées éclairantes à la faveur desquelles il tire et jette des grenades, tout le monde travaille comme s'il était à la manoeuvre. Au petit jour, la tranchée est suffisante pour tenir la position est certes les Allemands doivent être surpris de nous voir installés chez eux.
Malheureusement, ceux qui restent dans les maisons à notre gauche sont encore nombreux et bien organisés. Dès le matin, ils installent dans la maison la plus proche une mitrailleuse qui prend notre tranchée à revers.
À partir de ce moment commence alors une journée d'épreuve où la troupe a eu l'occasion de faire montre des qualités d'endurance, de calme et d'énergique résolution qui caractérise le soldat normand.
Les balles qui nous sont envoyées par la mitrailleuse située à 20 m traversent le parapet trop friable, fait de terre végétale. Les sacs à terre apportés en hâte sont déchirés par les balles retournées que tirent les Allemands. Chaque homme qui se lève du fond de la tranchée est frappé d'une blessure horrible. Qu'importe, il faut avant tout tenir la position.
Le chef de bataillon fait envoyer du renfort pour seconder les hommes exténués et on lutte avec acharnement à placer les sacs sur les sacs aussitôt éventrés par les balles de la mitrailleuse. Qui dira l'héroïsme des travailleurs qui continuent à placer les sacs sur le parapet tandis que ceux-ci se déchirent dans leurs mains, que les balles s'écrasent alors aux oreilles quand elle ne les frappe pas mortellement ?
À tout instant c'est une nouvelle victime et ce n'est qu'à la nuit que le Génie peut organiser la muraille de sacs qui défiera le feu des mitrailleuses. Quand arrive le soir du 6 mai (en réalité le 6 juin, NDR), 34 hommes ont été mis hors de combat par de graves blessures ; huit ont été frappés mortellement. Mais pendant ce temps, ceux qui occupent la maison vengent leurs camarades ; par les meurtrières qu'ils ont pratiquées, ils surveillent les maisons voisines, ils guettent les allées est venues de nos horribles voisins et ils ont le plaisir d'en descendre un bon nombre. C'est ainsi notamment qu'ils aperçoivent un Boche chargé d'un sac de grenades, il en tient une à la main, prêt à la jeter ; un guetteur l'a vu, tire : le Boche hurle ; un deuxième coup l'abat. Plus tard, un des veilleurs signale que dans les terrains qui sont en avant de notre tranchée, les Allemands défilent dans des sapes ; la sortie de la sape est a découvert ; deux tireurs se postent armés de fusils allemands trouvés dans les caves, chargés des balles trouvées dans les chargeurs, c'est-à-dire retournées. Deux coups, deux Boches de moins et deux balles qui ne s'attendaient pas à retourner ainsi chez leurs propriétaires. Il s'en présente encore six, six hommes morts -- et ce fut ainsi toute la journée : nous avions du moins la satisfaction d'avoir vengé nos camarades"
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Libellés : 1915-Neuville-Saint-Vaast (Artois)
7 juin 2009
La mort au coin de la rue
En écho aux violentes journées dans Neuville-Saint-Vaast autour du 5-6 juin, voici un témoignage du 36e RI, trouvé dans un rapport au Service historique de la défense, qui rassemble quelques récits vécus à la 5e division d'infanterie. Il ne comporte ni mention de nom, ni indication de la compagnie ou de lieu, mais montre en peu de mots la férocité des combats (ci-contre, détail du monument aux morts de Neuville-Saint-Vaast)
"Le 5, j'étais de faction dans un couloir d'une maison presque toute en ruine. Pendant un bon moment, moi ainsi que plusieurs camarades qui étaient dans une tranchée un peu à ma gauche, nous avons été crapouillotés de droite, de gauche, devant et derrière, que l'on ne se voyait pas dans la fumée et la poussière. Après cette scène terrible, nous avons été tranquilles une partie de la nuit. Le 6, vers sept heures du matin, mon caporal et moi nous étions à la même place que j'occupais la veille lorsqu'un moment arrive que voyons-nous ? Des boches qui filaient l'un derrière l'autre, sans se faire de bile... Aussitôt mon caporal tire, en descend un ; moi, je prends sa place et là je vois un boche qui venait emportant dans une toile un autre boche je pense ; je tire, il tombe. Il veut se relever, mais la deuxième fois il reste sur le carreau. Un autre vient : le même sort. Un 3e vient aussi pour tâcher d'enlever ses camarades mais il reste aussi sur place et j'étais content de ma besogne. Après, ils ont fait une barricade en avant de ceux qui étaient restés avec des planches, de façon que je ne pouvais plus les voir voyager. C'était malheureux, car je crois que j'en ai descendu encore d'autres. Voilà ce que je peux raconter sur cette prise de Neuville-Saint-Vaast."
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Libellés : 1915-Neuville-Saint-Vaast (Artois)
29 mai 2009
Des prisonniers entre les lignes
Ci-contre : Une carte du camp de Meschede et des coupures de l'édition caennaise d'Ouest-Eclair. (Photos DR)
Dans les premiers jours du mois de juin, alors que des 36e RI fleurit les champs et les villages de l'Artois de ses petites croix de bois, plusieurs listes de prisonniers détenus dans les camps allemands paraissent dans les quotidiens et hebdomadaires de Normandie (édition du Calvados de Ouest-Eclair, du Moniteur du Calvados, de L'Eclaireur du Calvados, du Bonhomme Normand... pour n'en citer que quelques-uns). Pour beaucoup de familles, c'est parfois la confirmation d'une captivité, déjà apprise par un courrier du dépôt ou d'un camarade. Mais pour d'autres, sans nouvelle du père, d'un oncle, d'un fils ou de l'époux, depuis plusieurs mois, l'émotion est considérable.
Car par deux fois, un grand nombre de "lignards" du 36e RI ont été faits prisonniers sur le terrain, notamment en Belgique (août 1914), et dans l'attaque du 16 septembre 1914, où le deuxième bataillon s'est retrouvé encerclé dans le château de Brimont (cette affaire donnera lieu à une enquête au sein du régiment). Mais en dehors de ces circonstances exceptionnelles, bien d'autres soldats ont été capturés : lors de la terrible retraite, après le Chatelet, ou dans les premiers jours de la guerre de tranchées. Tous ont été alors dirigés dans un camp de triage (Wahn, Giessen...) puis affectés dans un camp dit "définitif".
Leur sort n'est pas clos pour autant. Leur traitement devient un enjeu dans la guerre médiatique. En avril 1915, la Gazette des Ardennes, journal sous contrôle allemand, conçu à l'arrière immédiat de la zone des combats, démarre une publication des listes de prisonniers afin de discréditer l'effort de guerre français. Ces parutions provoquent un certain émoi. Plusieurs hommes politiques français décident de reproduire ces listes dans les journaux, et notamment dans des périodiques régionaux. Malheureusement, cette publication sera – à ma connaissance – très rapidement interrompue par décision du ministère de l'Intérieur.
Voici une reproduction d'un article, paru dans le Bonhomme Normand, le 4 juin 1915, sous le titre de
"Prisonniers Calvadosiens"
"Pour se donner des airs d'avoir capturé une notable partie de l'armée française , les Allemands publient dans la Gazette des Ardennes, journal des pays occupés, la liste des prisonniers qu'ils détiennent dans leurs différents camps. M. Fernand Engerand (député de Caen, NDR), qui a eu communication de cette liste, en a extrait les noms des prisonniers originaires de notre région. Nous publions ici ceux du Calvados, en faisant toutefois remarquer aux familles que cette nomenclature est loin d'être complète et qu'elles ont des chances d'apprendre par ailleurs ou plus tard ce que sont devenus leurs chers disparus.
(Suit la liste des prisonniers concernant le du 36e RI, NDR)
Camp de Meschede R/West : Le Barillet, Fern., Bayeux
Camp de Wahn I/Rhl : Lamère, Eugène, Andrien (lire Audrieu, NDR) ; Lautoir, Pierre, Caen, sergent ; Le Chevallier, Jos, Caen ; Gosselin, Henri, Sainte-Marie Laumont, cap. ; Bonnin, Léon, Caen
Camp de Berlin : Jehanne, Eugène, Lingèvres
Camp de Quedlinburg (en réalité Quedlimburg) : Lecomte, J., Champigny (lire Campigny, NDR) ; Mauger, A., Bény-sur-Mer ; Prudhomme, E., Tilly-sur-Saules (lire Tilly-sur-Seulles) ; Mousset, F., Caen ; Joussé, G., Caen."
(A suivre...)
A noter : pour consulter l'intégralité des listes de prisonniers, parues dans La Gazette des Ardennes, allez voir le remarquable travail de "Mounette" et Jérôme Charraud à cette adresse.
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Libellés : 1914-A Caen mobilisation et guerre
24 mai 2009
19 mai 2009
Le chagrin et l'amitié
Légende de la photo dans l’album de Fernand Le Bailly : "Tombe de Roquet à Concevreux". A droite de Fernand Le Bailly, une autre tombe : celle du servant Henri Tarlier, du 5e régiment d'artillerie à pied, tué le 9 janvier 1915, à Ventelay, 24 heures avant Alexis Roquet. En médaillon, l'annonce de la mort de Roquet dans L'Eclaireur du Calvados du 4 février 1915.
Refermons la page du mois de janvier 1915 au 36e RI - un mois riche en événements et anecdotes dans les bois de Beaumarais -, par un oubli : la mort du sergent major Alexis Roquet, natif de Caen. Celle-intervient le 10 janvier 1915 à Chaudardes. Elle est mentionnée par le JMO du régiment d'une façon très elliptique: "Bombardement par une pièce de 77, 30 obus. Un sous-officier blessé (Alexis Roquet), un soldat tué (Georges Leboucher, originaire de Saint-Sever-Calvados) tous les deux par surprise."
Cette disparition cause pourtant une réelle émotion à lire la presse du Calvados de l'époque. Deux périodiques, Le Bonhomme Normand ("hebdomadaire et spécial des événements, bruits et nouvelles de l'Orne") et L'Eclaireur du Calvados (hebdomadaire du jeudi), la signalent dans leurs colonnes par un encart. Mais cette mort affecte aussi les camarades de Roquet, dont faisait sans doute partie mon arrière-grand-père. Dans son album photos, le sergent major figure ainsi dans deux clichés pris dans la petite cité ouvrière de la Neuvillette, près de Courcy, et dans un gourbi des bois de Beaumarais.
Quelques semaines après la mort d'Alexis Roquet, Fernand Le Bailly ira s'incliner sur la tombe du soldat. La photo, prise par un camarade, le montre au bord d'une route, sous une lumière de fin d'hiver, le regard au sol devant la tombe, visiblement ému. "La mort n'annulait rien en effet. Au contraire. Celle du camarade le plus proche ouvrait une blessure inguérissable, à laquelle seule convenait le silence." (La Vie quotidienne des soldats dans la Grande Guerre, Jacques Meyer, Hachette, 1966). Derrière mon arrière-grand-père, une plaine étrangement vide, comme une vague menaçante...
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Libellés : 1915-Bois de Beaumarais (Aisne)
16 mai 2009
Dans la "sale guerre" de Courcy
Novembre 1914 dans les tranchées de Courcy. Le temps gris se saupoudre de quelques flocons de neige. Un brouillard épais s'abat parfois dans la plaine, favorisant la continuation des travaux de tranchées. Au régiment, le Journal de marche et d'opération mentionne le retour de plusieurs soldats blessés à Charleroi et à Guise, lors de la première partie de campagne. Le capitaine Roy, le lieutenant Le Rasle et L'Honoré, le sous-lieutenant Guérin font ainsi leur réapparition.
Wiart, capitaine à la 1re compagnie (la compagnie de Jules Champin) revient, lui, le 27 octobre, auréolé de sa blessure, reçue à l'épaule droite il y a un mois, lors de l'attaque sur Brimont, et de sa légion d'honneur, attribuée quelques jours plus tôt. L'homme a surtout été nommé, pendant sa convalescence, chef du premier bataillon "à titre temporaire". Une consécration pour cet officier de 43 ans, natif de Caen, dont la carrière militaire a démarré dès sa sortie de l'école spéciale militaire, en 1894. Versé au 48e RI, à Guingamp, il est resté quinze ans dans la cité bretonne, le temps pour lui de jeter son dévolu sur Marie Droniou, qu'il a épousé à l'automne 1898. En 1909, le couple a laissé derrière lui la caserne de la Tour d'Auvergne pour rejoindre, à 600 km de là, le 150e régiment d'infanterie dans la petite ville de garnison Saint-Mihiel. Puis en 1913, ils ont de nouveau quitté la "petite Florence lorraine" pour rejoindre Caen et son régiment d'attache, le 36e RI. Enfin, la guerre est arrivée...
La Belgique, Charleroi, le commandant Kahn - son commandant - frappé de 22 balles de mitrailleuses, la déroute, Guise, la Marne... Wiart aura survécu à tout cela. Mais le 13 novembre est un jour funeste pour le chef de bataillon. Alors qu'il se trouve dans les tranchées de première ligne, il est immédiatement repéré par un "tireur d'officier" allemand. Le doigt sur la détente de la carabine, l'oeil rivé à l'oculaire du petit tube téléscopique, le soldat allemand, spécialement entraîné (voir le commentaire de l'auteur Laurent Mirouze à ce propos), étudie sa cible. Est-ce le chiffre d'or du col de la vareuse, mal caché par celui de la capote, le bout de galon dissimulé derrière le revers de la manche qu'il remarque ? En une fraction de seconde et un tressaillement d'index, le chef de bataillon passe de vie à trépas (ci-contre, sa fiche Mémoire des Hommes).Combien de soldats et d'officiers seront ainsi tués au régiment ? Nul ne le sait. Une chose est sûre : dans le secteur de Courcy, le cas d'Adrien Wiart, à cette période, ne fait pas exception. Fin octobre 1914, plusieurs morts de soldats sont ainsi causées par ce que l'on désigne encore à cette période comme des "balles perdues". Le 2 novembre, note le JMO du 36e RI, "un homme de la 8e compagnie est tué par une balle allemande". Puis le 7 novembre au soir, deux soldats du 129e RI, placé immédiatement à gauche du 36e RI, sont envoyés dans les lignes ennemies "pour aller incendier une meule située à proximité des tranchées ennemies qui masquait, pensait-on, le débouché d'une sape pendant le jour et qui servait d'abri aux bons tireurs ennemis". Deux jours plus tard, en fin d'après-midi, dans le secteur du 36e, un "observateur ennemi" perché dans un arbre est tué d'un coup de carabine. Et dans la nuit du 23 au 24 novembre, quelques jours après la mort de Wiart, deux soldats du 129e, sont désignés "pour aller mettre le feu à une meule qui avait été occupée par quelques bons tireurs ennemis".
Merci à Yann Thomas pour ces informations sur Adrien Wiart.
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Libellés : 1914-Plaine de Courcy (Marne)
7 mai 2009
La Marne, et ça repart (suite et fin)
Photo : si l'on en croit leurs carnets, Champin et Le Bailly seraient passés à Champaubert en septembre 1914. Peut-être ont ils vu la colonne commémorative de la bataille de 1814 ? (Photo DR)
Parallèlement au récit de Jules Champin, voici, pour ces mêmes journées, un extrait du carnet de Fernand Le Bailly et de "sa" bataille de la Marne (il a écrit ce texte trois mois plus tard, en décembre 1914, dans les bois de Beaumarais). Le soldat est versé alors à la 6e compagnie, au sein du 2e bataillon, du 36e régiment d'infanterie. Tout comme Champin après Montmirail, Fernand Le Bailly remonte vers le nord après un crochet vers le village de Champaubert, situé plus à l'est de Montmirail (voir carte). La victoire lui semble proche et son ton devient plus martial et vindicatif vis à vis des Allemands. A noter, le 11 septembre, le régiment bas-normand reçoit 1 500 réservistes, selon le JMO, reportant son effectif à 3 bataillons et 3 000 hommes.
"Et nous quittâmes ce champ de bataille dans une course éperdue vers les bandits, enveloppés d’un nuage de poussière soulevé par un vent très fort du S.S.E. qui nous apportait en même temps une épouvantable odeur de cadavre… C’est que… déjà depuis trois jours, plusieurs milliers de tués jonchaient le sol dans cette direction !
A Escardes, à Esternay, nous sûmes ensuite (pour une raison que j'ignore, Fernand Le Bailly indique des villes situées plus au sud, à proximité de Courgivaux, où le régiment est passé quelques jours auparavant) que 11 à 12 000 Allemands y avaient trouvé la mort ! Rien de surprenant donc que sur un front de 400 km environ, nous n’ayons à redouter, sous l’effet du soleil, cette odeur ignoble ! C’est ce qui arriva, et pour ma part, je ne compte plus les fois où… comme beaucoup de mes camarades, j’ai souffert de ce «mal de mer» spécial à l’ouragan de 1914-1915 !
Nous passâmes par Champaubert où également là, les nôtres firent des merveilles (une allusion sans doute à la victoire de Napoléon lors de la "merveilleuse campagne de six jours", de 1814), nous passâmes également près de Champigny. Partout, partout, dans les champs, sur les routes, la dévastation. Et les Allemands fuyaient, fuyaient sans relâche, n’ayant même plus le temps de piller, de mettre le feu. C’était la fuite éperdue, la retraite vers le nord. Et nous marchions, ne regardant même plus nos camarades qui exténués, tombaient, n’ayant qu’un désir au cœur, «les» revoir, «les» battre à fond, «les» réduire en bouillie.
Nous les rattrapâmes à Gueux, le 12 à 9 h du soir.
Le matin, 1 200 hommes venant du dépôt de Caen avaient été versés dans notre 36ème «pour boucher les vides» … Notre régiment, de ce fait, était reconstitué à l’effectif qu’il possédait sept jours avant, c'est-à-dire à 3 000 hommes environ.
Etait-il possible que 1 200 des nôtres fussent déjà tombés ?
Hélas, oui.
Nos nouveaux camarades faisaient partie, pour la plupart, des classes 1901–1902–1903–1904 & 1906. Cinq seulement appartenaient à la classe 1900. Mon ami Apere me fit remarquer que j’étais «le plus ancien» de la 6e Cie et comme je constatai que j’étais encore parmi les plus «solides» j’en éprouvai une réelle satisfaction.
Gueux et son bois de sapins ! Gueux et son clocher où après avoir, Apere et moi, désiré plusieurs fois la mort, quel souvenir, quelle nuit– je veux parler de celle du 12 au 13 septembre !
Ce fut la veille de notre arrivée à Gueux que notre colonel – le colonel Bernard – un brave homme et un chef brave, fut légèrement blessé par un éclat d’obus à la tête.
Une heure avant, il m’avait désigné pour aller reconnaître un bois avec 3 hommes – dont Apere – d’où partaient quelques coups de fusils ennemis. Quelques Allemands s’y trouvaient : je me précipitai à la baïonnette dans le dit bois et nous le balayâmes de quelques coups de fusil. Les Allemands se sauvèrent par la lisière de droite pour se jeter pour ainsi dire dans les bras d’une de nos patrouilles qui opérait à cet endroit…
Que se passa-t-il – nous ne l’avons jamais su au juste, car de l’intérieur du bois, je ne pus rien voir, mais pendant cinq minutes, nous entendîmes nos «Boches» hurler à la manière des porcs que l’on égorge à l’abattoir. Les nôtres évidemment… venaient de venger la pauvre femme de Montmirail. Puis tout se tût et sous une pluie de shrapnels, nous rattrapâmes le régiment.
Sur «mes» 3 hommes, deux avaient fait la retraite de Belgique et étaient en haillons. Souvenir amusant, je vois mes deux «lascars» courir vers un chariot abandonné par les Allemands en plein champs. Quand j’arrivai près du chariot, je vis un de mes «poilus» debout, sur le dit chariot, chargé à tout rompre de vêtements civils et militaires en tous genres : chemises de femmes, pantalons de zouaves, chapeaux à plumes, képis de toutes sortes voisinaient dans un pêle-mêle indescriptible !
Et sous une pluie d’obus, alors qu’Apere et moi nous nous amusions follement en nous tenant les côtes, tellement nous nous en donnions à plaisir – je vois encore mes deux hommes, l’un, en chemise, sans pantalon, l’autre nu jusqu’à la ceinture, essayer ce «qui leur irait le mieux» .
Toujours est-il, que parti avec 3 fantassins, je ramenai un homme habillé d’un pantalon d’adjudant, d’un veston civil, coiffé d’une «chéchia» de zouave. L’autre d’une capote de chasseurs à cheval, d’un képi de hussards, chaussé de bottes allemandes."
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Libellés : 1914-La bataille de la Marne
30 avr. 2009
Le flâneur du 36e : quand le régiment allait au muguet

"Le printemps est venu, et «nos bois» deviennent superbes : on va à la cote 120 cueillir le muguet, pourchassés parfois par les obus, mais les fleurs n’en auront que plus de prix aux yeux des parents, de l’épouse, de la fiancée ; au repos à Chaudardes, Concevreux, on se baigne dans l’Aisne, on pêche les truites du Ployon et, faut-il le dire, on chasse parfois dans les bois environnants." (Historique du 36e régiment d'infanterie, Impr. de A. Le Boyteux , Caen, 1903). Photos : le muguet pointe encore aujourd'hui dans les bois de Beaumarais à la cote 120 (à gauche) et à la Caillette, près de Verdun.
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