Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
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29 mai 2011

Le chevalier d'Artois (II)

Le château de Neuville, juin 1915, dans l'album
du général Mangin (Source : bibliothèque
nationale de France, département Estampes
et photographies, 4-QE-1036).
"Le chemin que nous prenons est assez pénible à parcourir, d’abord en raison de sa montée presque à pic et comme la formation de la colonne est assez longue, il faut pour conserver tout son sang-froid, faire appel à toute son énergie. Une fois arrivé, on va au ravitaillement et après nous recevons l’ordre de nous porter à nos emplacements de combat pour le petit jour. "Ce fut très dur au point de vue fatigue des hommes, car le ravitaillement ne fut terminé que vers minuit, et il nous fallut partir vers deux heures. Enfin nous arrivons au petit jour à l’endroit indiqué, le temps toujours mauvais. Les hommes sont fatigués et couverts de boue. Le moral est un peu affaibli et l’on ne sait pas ce qui se passe dans la tête de chacun.
"Durant la première partie de la journée, l’artillerie française commence à bombarder les positions ennemies que nous devons attaquer ; hélas, quelques coups (1) sont malheureux et tombent dans nos tranchées et nous font quelques pertes. C’est pour nous la plus grande peine qu’il soit permis d’avoir les siens tomber sous les coups de notre artillerie. Enfin nous recevons l’ordre d’attaquer qui est à cinq heures du soir (2). L’après-midi se passe sous un violent bombardement de part et d’autre. L’attaque se déclenche toujours aussi dur et les pertes sont toujours aussi grandes. La première ligne et deuxième ligne allemandes sont enlevées. Les prisonniers allemands arrivent en nombre criant étant heureux de se rendre, car ils agissent comme des lâches, ils se rendent avec un empressement inouï ; leurs seules paroles sont celles-ci : "Camarades, heureux, nous guerre finie." Ils nous donnent tout, portefeuille, couteaux, objets de toutes sortes ; c’est tout juste s’ils ne nous serrent pas la main. Beaucoup de jeunes, ils sont en général assez éprouvés et n’ont plus l’allure guerrière des mois précédents. Nous passons en soutien de la tranchée prise.
"La nuit arrive ; on organise la position toute la nuit. Ce fut un va-et-vient ; on prit les prisonniers pour faire les corvées de première ligne, cela n’avait guère l’air de leur plaire, mais ils s'exécutaient avec calme et indifférence. Au petit jour, les Allemands attaquent par surprise les positions que nous avions prises la veille. Malheureusement il y eut de notre part un flottement devant l’attaque brusque et les Allemands en profitèrent. Nous les voyons arriver sur nous mélangés aux Français qui, surpris, fuyaient de tous côtés, et d’autres se rendaient aisément. Alors se passa devant mes yeux le spectacle le plus triste que j’ai vu. Il fallait à tout prix empêcher les Allemands de pénétrer dans nos lignes, alors se déclencha un feu meurtrier qui arrêta net l’avance ennemie, mais aussi qui fut terrible pour ceux des nôtres qui s’étaient rendus au lieu de venir chez nous. Cela dura à peine un quart d’heure et tout reprit. Les Allemands durant la journée furent calmes et le duel d’artillerie coutumier avec son activité journalière.


Le 1 Juin 1915

"Ici, c’est le bruit du canon presque sans arrêt. C’est par milliers, jour et nuit, ça passe et repasse. Les effets sont épouvantables. Les murs s’écroulent avec des fracas impossibles à écrire. Les obus labourent les tranchées. C’est l’enfer dans toute l’acceptation du mot.
Le cimetière de Neuville-Saint-Vaast, dans l'album du général Mangin.
(Source : bibliothèque nationale de France, département Estampes
et photographies, source 4-QE-1036)
 Il y a un cimetière à quelques distances de nous (3). Hier j’ai vu voler en l’air comme s'il pleuvait des feuilles de grosses pierres tombales. Certes, ce n’est pas vivre, c’est essayer de survivre nuit et jour et sur ses pieds. Le sommeil, n’en parlons pas, il est presque impossible. Nous avions une fontaine où l’on pouvait à la nuit chercher de l’eau, un obus est tombé dessus. Plus d’eau. C’est une souffrance pénible. Ne pas pouvoir boire un peu, un quart de jus et de café pour une journée et une nuit. C’est peu, enfin il ne faut pas se plaindre. Les vivres, le pain est parfait et l’on a ce que l’on peut nous donner, car pour arriver à nous ravitailler, il faut faire des kilomètres et des kilomètres de tranchées hérissées de toutes sortes d’obstacles. Mais aussi maintenant on connaît tout, ils peuvent venir avec leur gaz (4) on a ce qu’il faut pour nous protéger. Malheureusement ces bandits-là se servent de balles dont les blessures sont horribles. Je m’en suis rendu compte ; les trous sont de la grosseur presque du poignet. Tout cela importe peu, notre artillerie leur mène une danse terrible presque sans arrêt. Elle tape, et je suis à me demander ou les Boches peuvent puiser leurs obus."


(A suivre...)

(1) Il s'agit de l'artillerie française qui tire par erreur sur ses propres troupes.
(2) L'attaque du 1er juin est déclenchée en fin d'après-midi. Certains rapports mentionnent 18h00.
(3) Sans doute le cimetière de Neuville-Saint-Vaast, au nord du village.

(4) L'emploi des gaz asphyxiants est mentionné dans certains rapports.

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