Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
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10 févr. 2009

Une mort et une résurrection

(Ci-contre, photo prise à Neuville-Saint-Vaast début juin, dans l’album de mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, légendée : "Tranchée boche enlevée à 3h soir par nous.")

Dans son livre de souvenirs, Le Regard de la Mémoire, Jean Hugo évoque les bombardements des premiers jours de juin, alors que le régiment est enfoui depuis une semaine dans les ruines du village Neuville-Saint-Vaast. En phrases courtes et hachées, la mort de Lucien Costil (le 2 juin), natif du village de Caumont-l'Eventé, soldat de la troisième compagnie (commandée par le sous-lieutenant Tahot), est narrée, ainsi que l'apparition du brancardier Lagardère... S'agit-il du même Lagardère, qui s'est illustré à la ferme du Temple, quelques mois plus tôt, et qui est mentionné dans le Journal de marche du même régiment ? Les deux semblent en tout cas de discrets mais efficaces ambassadeurs du système D. Voici l'extrait.

"Un après-midi notre verger fut bombardé. Mes soldats, qui creusaient un boyau, abandonnèrent leurs outils pour se réfugier dans les trous et dans les cabanes. Les uns, pelotonnés au fond de leur abri, se cachaient derrière leurs sacs et tremblaient ; les autres écrivaient des lettres, jouait à la manille ou limaient des bagues d'aluminium. Pommelet parcourait la tranchée à quatre pattes, parfois il s'arrêtait, tendait l'oreille, grommelait : "Vaches de Boches !", et repartait dans l'autre sens. Le lieutenant tirait de rapides bouffées de sa pipe ; à chaque explosion, un côté de son visage se contractait. Soudain, un fracas épouvantable m'assourdit ; le mur de terre où la niche était creusée chancela ; je me sentis soulevé en l'air. Quand je retombais, j'avais le souffle coupé, ma tête tournait, mes oreilles bourdonnaient ; mon abri était rempli de fumée verte ; mon visage, mes vêtements, le livre que je lisais étaient couverts de terre et d'une poussière noire et gluante.
- Costil est mort !
C'était la voix chantante de Grard, le plus vieux de mes soldats. Je sortis de mon trou. Deux hommes agitaient les bras dans un nuage de fumée chaude et verdâtre tandis qu'un troisième roulait doucement par terre. Ses membres remuèrent un instant, puis retombèrent et se raidirent lentement. Il se mit à râler. Ses yeux , qui étaient restés grands ouverts et fixes, se retournèrent, ne montrant plus que le blanc ; son estomac se creusa. Je m'assis pour reprendre mon souffle. J'avais toujours des abeilles dans les oreilles et mes jambes étaient molles. Un homme cria :
- Surtout ne le touchez pas, il est mort, ne le touchez pas !
Cependant je traînai le cadavre hors du passage. Quelqu'un recouvrit d'un mouchoir ce visage surpris, ces gros yeux blancs, ces joues creuses, cette bouche ouverte. Les soldats étaient massés dans l'étroit boyau, le dos au talus, les bras le long du corps, les ongles dans la terre, silencieux et effrayés. Personne ne voulait toucher le mort.
Je déboutonnais la capote tendue sur la poitrine saillante ; je fouillais dans les poches collées et mouillées par le sang chaud. Le corps se laissait soulever, puis retombait pesamment. Un couteau, un mouchoir, quelques sous, quelques lettres : on enverra cela à sa femme, avec la carte postale qu'il lui écrivait au crayon-encre quand l'obus la tué. La photographie de cette Normande assise, les pieds écartés, qui souriait, un enfant dans les bras, je la remis dans la poche de sa capote, comme il l'avait demandé à ses camarades.

Le jour tombait. Lagardère, l'agent de liaison et homme à tout faire d'Hélouis, arriva avec un brancard. Il portait sous sa capote une tunique d'officier noir et rouge ; au cantonnement, il procurait des femmes, au combat, il enterrait les morts. Le lieutenant désigna quatre hommes pour soulever le corps et l'emporter ; mais personne ne bougea. Lagardère pris les pieds, le lieutenant les épaules, moi la taille. Le boyau étroit gênait le mouvement : le corps retomba plusieurs fois avec un bruit sourd. Dès qu'il fut sur la civière les hommes l'emportèrent. Comme le boyau faisait trop de méandres, l'agent de liaison est l'un des porteurs grimpèrent sur le talus, s'agenouillèrent et tirèrent à eux un bout du brancard tandis que les trois autres, arc-boutés aux parois, poussaient des épaules et des bras. Le groupe des porteurs et leur fardeau se détachaient en silhouette, au-dessus de nous, sur le ciel jaune du couchant taché de nuages violacés. Un obus éclata tout près. Le képi du mort, qu'on avait placé sur sa poitrine, roula à terre. Lagardère, son mousqueton en bandoulière, cria :

- Dépêchons-nous, j'en ai deux autres à enterrer !
Ses yeux bridés et son col rouge flamboyaient. Quelqu'un ramassa le képi et le jeta sur le corps. Le convoi s'éloigna à découvert, au pas de course, contourna un petit mur éboulé, descendit dans un trou d'obus, reparut, puis disparut dans les ruines."

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