Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
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22 janv. 2010

La course du lièvre à travers les champs


(Photo : les pentes de Saint-Thierry et la plaine de Courcy, à droite du château d'eau, qui traversée par le 36e RI le 13 septembre 1914.)

Le 13 septembre, alors que Fernand Le Bailly décrit le spectacle macabre qu'il découvre sur la route de Thillois, le régiment exécute l'ordre donné par le général Hache la veille au soir – se porter au sud de l'Aisne et pousser des avant-gardes au nord de la rivière. Toutefois, le mélange des unités dans la 9e brigade retarde la progression de la division. La 10e brigade passe, du coup, en tête de colonne, le 119e RI en avant-garde. Alors qu'il débouche de Saint-Thierry, le 36e RI déboîte vers la droite et marche vers le pont de l'aérodrome en passant par le moulin sud de Courcy. La longue plaine bosselée ne présente aucun obstacle ni abri, tout comme aujourd'hui, et c'est donc sous le feu de l'artillerie que les Normands doivent atteindre  le canal, au terme d'une course que l'on imagine effrénée. Jules Champin, soldat à la 1re compagnie, et que nous avons déjà rencontré, est blessé. Voici son témoignage, déjà publié sur ce blog en mai 2008, qui fait suite aux extraits déjà mis en ligne ces mois derniers.

"Dimanche 13 septembre. Réveil à 5 heures. Nous partons immédiatement sans même avoir le temps de faire le jus. Nous recevons encore de nouveaux renforts, et j'ai le grand plaisir de revoir un camarade de ma compagnie qui avait été blessé à Charleroi. Il me dit avoir vu ma grand mère Joséphine Goudier à la gare de Caen qui s'était informée de moi et de mon cousin Marcel. Ça m’a fait plaisir, car les bonnes nouvelles sont rares. En cours de route je suis obligé de rester avec une dizaine de camarades pour toucher le ravitaillement et les vivres pour la compagnie. On en profite en même temps pour faire un peu de jus qui nous fait du bien et nous reprenons notre marche pour rattraper la compagnie au bout de quelques kilomètres. Nous nous entraidons à plusieurs camarades pour porter plus de 25 kg de viande et tout le reste du ravitaillement : boule de pain, conserves, etc. A la (illisible) passe, on distribue notre viande et tout le restant ce qui nous soulage bien. Tout le long de la route, on ne rencontre que des cadavres boches et français, et, parmi eux, il y a beaucoup de blessés.
Nous arrivons près de Berry-au-Bac, on se déploie en colonnes d'escouade par un, car nous arrivons sous le feu de l'artillerie ennemie. Nous restons couchés sur place un moment, puis on se dirige du côté de Courcy. Nous passons à côté d'un vieux moulin à vent. Il tombe des grosses marmites (obus) qui font des trous formidables (entonnoirs). Nous avons des morts et des blessés. Pour ma part, j'ai un petit éclat qui vient de traverser ma culotte au niveau du mollet de la jambe gauche sans me faire de mal. Nous profitons d'une petite accalmie pour faire un bond et nous mettre à l'abri le long du talus d'un canal. On fait l'appel de la compagnie et nous avons encore une fois beaucoup de manquants. Et dire que l'on ne peut même pas tirer un coup de fusil, les Boches sont trop loin ! On dirait que nous n'avons que de l'artillerie devant nous. 
Au bout d'une demi-heure, on repart et nous traversons un pont sur le canal et on se déplie en tirailleurs. Nous sommes sous le feu des canons du fort de Brimont qui est occupé par les Boches. Le lieutenant m'avait désigné aujourd'hui pour être homme de communication pour ma 26ème section avec lui, ainsi que 3 autres camarades (l par section). Nous traversons une ligne de chemin de fer qui nous oblige à descendre un grand déblai de 4 à 5 mètres de profondeur. J'étais à peine arrivé à moitié qu'un obus percutant éclate à quelques mètres et me précipite violemment dans le fond. On se regarde tous : par chance personne n'est blessé. On a chaud aux fesses. Nous remontons à Courcy. Nous avons eu rudement chaud aux fesses. Nous remontons le talus de la ligne de chemin de fer de l'autre côté et on se retrouve dans la plaine. Nous n'avons même pas fait de 50 à 100 mètres qu'il nous arrive 3 obus qui éclatent en l'air à une vingtaine de mètres de nous. Ce sont des shrapnels. Cette fois ça y est : je suis blessé. Je reçois une balle dans la cuisse gauche qui me couche par terre. Aussitôt je n'ai qu'un cri: "Ça y est, je suis touché! J'ai la cuisse cassé ? Ah les vaches !" 
Le lieutenant Vivien qui était à côté de moi me souhaite un bon courage et bonne chance et vient me serrer la main. A mon tour je leur souhaite à tous une bonne chance aussi, avec l'espoir de bientôt se revoir dans de meilleurs moments. Je regrette d'être obligé de quitter de si bons camarades. Mon lieutenant dit à un de mes camarades de m'aider à me mettre à l'abri derrière les gros peupliers qui bordent la route de Reims, à une cinquantaine de mètres, qui me sont bien difficiles à franchir. Aussitôt arrive un de mes camarades qui m'aide un peu à me débarrasser de tout mon barda que je dépose au pied du peuplier. Il veut m'aider à faire mon pansement, mais je lui conseille de rejoindre le Lieutenant et la compagnie qui étaient toujours en vue, et c'est une chaude poignée de main qui nous sépare. Me voilà seul parmi les obus qui continuent de pleuvoir comme de la grêle. Je regrette bien d'être obligé de quitter tout mon barda, mais si j’avais étais blessé plus grièvement, ç’aurait été pire encore. Enfin je réussis tout de même à faire un pansement provisoire comme je peux, mais je suis couvert de sang partout. Je suis oblige d'abandonner mon si beau fusil 85314 qui avait fait par moment du si bon travail, ainsi que mon sac et toute une partie de son contenue. Il était 5 h du soir quand j'ai été blessé, et il y a au moins 2h que je suis là sans pouvoir remuer. Les mitrailleuses crachent dur des deux côtés et sans arrêt les Boches bombardent la route qui est recouverte de branchettes cassées. Je me demande bien comment je vais faire pour me tirer de cet enfer. Car il m'est impossible d'appuyer sur ma jambe qui me fait rudement souffrir.
Vers 7 heures et demi, le bombardement ralentis un peu, je profite de cette accalmie pour essayer d'aller trouver un poste de secours. Je me fait une béquille avec une branche d'arbre et un bâton de l'autre main car il m'est impossible de m'appuyer sur ma jambe. Avant de partir je prends mes petites affaires personnelles dans mon sac et je remplis une musette de souvenirs que j'avais pris à mes trois prisonniers (Champin fit 3 prisonniers du 31 JR dans une baraque près de Port à Binson, NDR) : clairon (fifre), bidon, pattes d'épaules chargeur etc. Je suis oblige de laisser le casque à pointe car il me prend trop de place, je le regrette bien. Souvenirs qui me seront chers toute ma vie si je veux réussir à les sauver. Enfin, je me décide tout de même à essayer de partir en direction de Reims. Je mets bien longtemps à parcourir un kilomètre, car je suis obligé de me reposer et même de me coucher dans le fossé bien souvent. Ce n'est pourtant pas le courage qui me manque. Je voudrais tant essayer de trouver un abri plus sûr, mais au bout d'un moment je n'en peux plus. Je me couche complètement dans le fossé sous le pont de chemin de chemin de fer et j'attends que la providence me délivre de cette fâcheuse position. Au bout d'un moment, j'entends des pas sur la route : ce sont deux soldats qui sont blessés aussi, mais au moins, eux, ils peuvent marcher. Je les appelle et ils viennent à mon secours Au moins je ne vais plus être seul, ça me remonte un peu le moral. J'essaye de partir avec eux. Nous nous entraidons à marcher. Ils me donnent un bon coup de main. J'ai conservé mon bout de bois qui me sert de béquille. Ça ne va pas vite, mais nous nous encourageons mutuellement. De l'autre côté de la route, il paraît que c'est l'aérodrome de Betheny. Il y a un aéroplane qui le survole. Nous nous reposons de temps en temps et ça ne va pas vite. Enfin, au bout d'un bon moment, nous arrivons clopin-clopant à voir une toute petite lumière dans une maison au bord de la route. Il y avait là plusieurs officiers d'artillerie qui nous font entrer et nous reçoivent comme des princes. Ils font 1'impossible pour bien nous soigner et nous donner un peu de ravitaillement pain, conserves, mais surtout du fromage comme il y avait bien longtemps que n'avons pas goûté. Quel réconfort ! Heureusement que ma blessure ne m'a pas coupé l'appétit ! Pendant notre repas, ces officiers nous ont réquisitionné une vieille carriole avec un cheval. On me couche sur un vieux matelas avec plusieurs camarades avec moi et on nous conduit à Reims dans un hôpital de la Croix Rouge. Nous y arrivons vers dix heures du soir. Aussitôt on me couche dans un bon lit, mais ça me semble tellement drôle qu’il m'est impossible de dormir. Il est vrai aussi que ma jambe me faisait beaucoup souffrir. De mon lit, j'entendais encore la canonnade et je pensais à tous les bons amis et camarades que j'avais laissé sur place."


Merci à Alain Malinowski qui, le premier, m'a transmis ce texte en son temps. La suite de la guerre de Jules Champin, c'est à lire ici.

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