Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
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17 sept. 2009

L'invité du 36e : Antoine Joseph, matricule 5459, 14e RI

Le blog du 36e ouvre sa colonne aujourd'hui à Gabriel Joseph-Dezaize, journaliste et réalisateur de documentaires, qui a retrouvé le week-end dernier la trace de son grand-oncle, Antoine Joseph.

Heureuse invite que m’a lancée mon ami Jérôme, l'animateur de ce blog, un jour de la fin août 2009. Il me dit : "Réserve ta journée du 12 septembre nous partons pour le camp de Suippes." A nos âges ce n’est pas pour être mobilisés, ni nous engager, mais pour effectuer un voyage de mémoire. Mon camarade, féru de la guerre de 14-18 et d’un certain 36e régiment d'infanterie, sait qu’un de mes grands oncles, Jean Antoine Joseph, soldat du 14e régiment d'infanterie, qu’on prénommait Antoine et qui était le frère aîné de mon grand-père Eugène est décédé le 24 décembre 1914 à Perthes-Les-Hurlus.
Perthes-Les-Hurlus ? Sur une carte de France cette minuscule commune fait aujourd’hui partie des villages détruits pendant la Première guerre mondiale dans ce coin stratégique de la Champagne. Au nord de Suippes, avant la terrible guerre des orages d’acier (je rends volontairement hommage au roman d’Ernst Jünger) de charmants hameaux abritaient des villageois au cœur de forêts de sapins, d’érables et d’aubépines poussant sur une terre de craie comme je n’en avais encore jamais vue : Hurlus, Mesnil-les-Hurlus, Ripont, Tahure et Perthes-les-Hurlus, justement. De ces villages détruits que nul ne peut traverser sans l’autorisation de l’armée (ils sont inclus dans une zone rouge qui forme le camp de Suippes), il reste donc des bribes de mémoire : objets de cuisine rouillés à même le sol, stèles éclatées, briques rouges de murs affaissés - l’armée qui contrôle le site, le protège également de tout vandalisme. Perthes-Les-Hurlus, à 165 mètres de hauteur a, dit l’Histoire, été incendiée par les Huns en 451. En septembre 1914, le village sera évacué puis anéanti par une autre armée. Sinistre boucle de l’Histoire.
Ce 12 septembre 2009, une messe est dite dans les ruines de l’église de Perthes. J’écoute le prêche, j’écoute le prêtre. Je pense à Antoine. A quoi songeait-il ce matin du 24 décembre lorsque vers la côte 200, il est parti affronter des ennemis d’outre-Rhin qui auraient dû être ses frères dans l’Europe d’aujourd’hui ? Antoine venait d’Algérie, berceau de toute notre famille. Il était passé à Toulouse où il avait été mobilisé avant de rejoindre le front. Cet hiver-là, ce jour-là, le journal de marche du régiment (voir le site Mémoire des hommes) évoque un cloaque : on ne saurait mieux imaginer la terrible souffrance qui mord la chair et transperce le corps. Ce jour-là, Antoine n’aura sûrement pas vu les dernières feuilles des arbres, les arbres eux-mêmes ayant été déchiquetés. Déchiquetés, coupés en deux ou en mille, broyés par les orages d’acier, déjà. Comme tous ces jeunes gens venus de partout, comme Antoine, pour finir couchés dans une triste garrigue dévastée par l'ouragan de la guerre, par le froid et la pluie dans l’Est de la France.
Pendant la messe, je pense à Antoine et aux autres : ceux d’ici ou ceux d’en face – quelle différence ? – qui sont tombés à 400 ou 500 mètres de moi, dans un autre temps, mais dans le même espace. J’ai les noms de tous ceux qui étaient avec Antoine, et qui sont morts, et qui n’ont pas fêté le réveillon dans les tranchées cette année-là : mais ceux-là même qui sont restés en avaient-ils le cœur ?
"Le deuxième bataillon soumis dans les tranchées conquises à un feu très violent d’artillerie et d’infanterie fait des pertes assez sérieuses", lit-on de manière laconique et lapidaire dans le journal de marche, à la date du 24 décembre. Ce jour-là, Antoine, matricule 5459, est tué aux côtés de Gabriel Chazaud, capitaine, Adolphe Peyre, sergent et de six autres compagnons d’armes : Joseph Sinègre, Hébert Timbal, Auguste Escoubes, Léonard Madureau, Jules Maupas et Jean Laborde (j’espère que j’orthographie bien leurs noms car je déchiffre les textes laissés à la plume sergent-major par un zélé greffier de l’armée dans les journaux de bord de l’époque).
Antoine aurait donc franchi les lignes ennemies. Sur des photos en noir et blanc du 14e RI où je cherche en vain son sourire, je ne vois pas des guerriers, je vois des gosses. Des gosses de 21 ans comme Antoine qui portaient au début de la guerre un pantalon garance et un képi de même teinte revêtu d’un "camouflage" de couleur bleue pour aller au front (il faudra attendre mi-septembre 1915 pour que le casque Adrian équipe les soldats). Je ne sais pas si Antoine a été touché à la tête, au cœur, aux jambes. Je ne sais pas.
Antoine était né le 19 septembre 1893, en Algérie, à Tassin dans le département d’Oran. Il venait d’avoir 21 ans. Il avait été recruté en 1913, à Oran, avant de transiter par Toulouse. Le 12 septembre 2009, j’ai eu un bonheur inouï. J’ai, avec Jérôme, retrouvé sa tombe dans l’immense nécropole de La Crouée, à Souain (rebaptisé aujourd’hui Souain-Perthes-Les-Hurlus, limitrophe du camp de Suippes). Il est là sous l’herbe verte parfaitement coupée. Tombe n° 2704, deuxième enceinte. Sa sœur aînée, Louise, dite Louisette, avait griffonné cette information sur un papier pelure que j’ai retrouvé dans les archives familiales. Après avoir elle-même quitté l’Algérie, elle avait fait le déplacement de Châtellerault à Souain pour honorer la mémoire de son petit frère.
Aujourd’hui, en 2009, cette nécropole parfaitement entretenue semble étrangement apaisée. Le lieu est même apaisant. Je pense qu’une nécropole militaire est un sanctuaire de la jeunesse foudroyée, quand les cimetières civils sont généralement la dernière demeure de la vieillesse. Derrière des larmes, au-delà du sang, je vois des sourires de gosses. Antoine aurait eu 116 ans le 19 septembre 2009. Nous persistons à voir les anciens comme des vieux alors qu’ils étaient notre jeunesse et notre avenir… Ne l’oublions pas.

Gabriel Joseph-Dezaize (gabriel.joseph-dezaize@wanadoo.fr)
Paris, le 17 septembre 2009

(Merci à l’Armée d’avoir ouvert exceptionnellement le camp de Suippes au public le 12 septembre 2009.)

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