Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
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23 mars 2010

Cernés dans la plaine

Suite et fin provisoire du récit de Fernand Le Bailly (démarré ici) sur la journée du 14 septembre 1914, où il raconte comment sa section est progressivement encerclée par les Allemands dans la plaine de Brimont (illustrations DR issues de la presse enfantine parue pendant la guerre).

"À 7 h du matin, nous étions environ 15 morts, 20 blessés, et vingt-cinq vivants autour de cette meule. Les autres étaient restés sur place, blessés ou tués.
Eh bien, tous entassés, pelotonnés les uns contre les autres, nous attendions la mort, voyant l'ennemi rétrécir son cercle sur nous, redoublant de vigueur pour nous abattre et, vous qui me lisez, écoutez bien ceci : pas un d'entre nous ne proféra une plainte, le moindre cri de désespoir.
Je vis des exemples sublimes de courage. Je vis un des nôtres, l'œil gauche pendant, sanguinolent, le cuir chevelu pantelant ayant une balle dans la cuisse et une dans le talon, effectuer lui-même ses pansements. J'en vis un autre qui, mourant, blessé au ventre, mettait sa main comme bâillon sur sa bouche pour qu'on ne l'entende pas hurler, alors que, de sa main gauche, il embrassait la photographie de sa femme et de ses enfants.
Un autre, expirant également, qui ne cessait de répéter "
France, France". Il voulait dire "C'est pour la France", etc.
Et tous ces corps sans bras, sans jambes, sans tête ! Horrible vision ! Que d'horreurs !
Vers 9 h ½, un civil, en bras de chemise, s'approchait vers nous, et nous faisait des signes désespérés en indiquant une direction – probablement celle où les "Boches " allaient nous tomber dessus. Il arriva dans la zone battue par les balles – la traversa sans être atteint et au moment où je le tirai par une jambe pour faire rentrer son épaule qui dépassait du coin de la meule, il reçut une balle qui le traversa de part en part et, en poussant un cri sourd, il me tomba entre les genoux : il était mort.
Que venait-il nous dire ? Nous ne le saurons jamais.
C'est à ce moment que je demandai à Lhostis
(qui trouvera la mort des les bois de Beaumarais lors d'un accident de grenade le 15 mars 1915) ce qu'il comptait faire. Quant à moi, je lui proposai, ainsi qu'à Apere de tacher de descendre le chemin jusqu'à un petit talus d'où on pouvait prendre une tranchée ennemie en enfilade. Il fallait à tout prix sortir de cette meule qui, d'un moment à l'autre pouvait prendre feu sous l'action d'obus à la mélinite. Et puis, y rester, n'étions-nous pas voués à la mort sans pouvoir se défendre ou à peine ?
Tous trois se rangèrent à mon avis. Un deuxième groupe préféra rester là. Un troisième voulait gagner une autre meule d'où "
ils pourraient voir l'ennemi de plus loin".
Le sergent Lhostis ne pu les rallier à son point de vue. La suite nous prouva que chacune des trois méthodes était bonne.

Il s'agissait pour nous trois de gagner le talus en question en parcourant 250 m ledit chemin, complètement à découvert. C'était en un mot, si nous y arrivions, la possibilité de continuer à combattre, de protéger la meule des nôtres de toute surprise, et qui sait si… à la nuit, nous ne pourrions pas nous sortir de ce cercle de mort ! Il était 1 h du soir. Lhostis s'élança. Puis moi, puis Apere, puis un quatrième. L'instinct de conservation vous donne des ailes dans ces moments-là !
Nous traversâmes un ouragan de balles et nous n'étions plus qu'à 50 m à peine du talus quand, tout à coup, j'entendis un cri derrière mois… Apere s'affaissa, puis je vis Lhostis tomber comme une masse – je me lançai aussitôt à plat ventre. Je fus, pendant plus de dix minutes, sans pouvoir articuler un son – j'étais trop essoufflé et en voyant à 2 mètres les balles venir ricocher sur le dos d'âne du chemin pour rebondir en miaulements au-dessus de moi, j'avoue que je crus que c'était la fin… Je n'eus pas peur, je ne perdis même pas mon sang froid, mais j'éprouvai un de ces serrements de cœur qui agit singulièrement sur le cerveau… Les années passées, les êtres que l'on aime, sa femme, ses enfants, vous défilent sous les yeux avec une rapidité vertigineuse… Et ces balles arrivant par volées, l'éclatement des obus, l'énervement, la fièvre font de vous un je ne sais quel autre être… C'est très difficile à définir… J'y renonce.
J'eus l'impression très nette qu'en ne bougeant pas, en gardant l'immobilité la plus absolue, le dos-d'âne du chemin me protégerait suffisamment, mes camarades et moi. Au surplus, les balles qui me passaient à quelques centimètre au-dessus du corps ne me disaient-elles pas en passant : "Si tu bouges, tu es mort."
Ma montre avait glissé de ma poche et se trouvait à environ 1 m de moi, cadran en dessus. J'entrouvris un œil : il était 1 h ¼ ! Je m'enfonçai le nez dans le sol pour enfouir mon visage 2 ou 3 centimètres plus avant, j'entendis peu à peu l'intensité des balles diminuer, une sorte de torpeur s'empara de moi et… je dormis !
(souligné dans le texte d'origine, NDLR). Oui, parfaitement, à partir de ce moment, je me sentis sauvé car les "Boches", nous croyant morts ne tiraient plus ou presque et, je le répète, je dormis à poings fermés.
Vers trois ou quatre heures (je ne me souviens plus), j'entrouvris un œil, mes camarades n'avaient pas bougé. Je les appelai d'une voix sourde : pas de réponse. Bref, Lhostis me répondit enfin : "
Je ne suis pas blessé" ; même réponse de l'autre camarade. Quant à Apere, il ne répondit rien.
Enfin ! La nuit arriva, nous entendîmes un galop effréné nous arriver dessus. D'un bond, nous nous levâmes tous trois prêtes à vendre chèrement notre vie quand, ô joie, nous reconnûmes les pantalons rouges.
C'était quinze de nos camarades encore vivants qui venaient nous rejoindre… voir si nous étions morts avant d'essayer de traverser les lignes ennemies.
Ils étaient restés dans les meules ! De notre section, nous étions donc dix-huit !" 


(A suivre...)

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