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Arnaud Carobbi devant le monument
aux morts de Sablé-sur-Sarthe. |
Depuis 2005, Arnaud Carobbi, prof d'histoire au collège Anjou, de Sablé-sur-Sarthe, conjugue mémoire, histoire et famille au sein d'un club d'études sur la Première Guerre mondiale. Avec une ambition : faire prendre conscience à des adolescents, au travers d'un travail interdisciplinaire, ce que fut ce conflit et ce qu'il en reste.
Depuis quelle année es-tu professeur d'histoire ?
Je suis en poste depuis 1998. D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu être prof. J'ai été formé dans le Loiret. Ensuite je me suis retrouvé dans l'Aisne. Enfin, par le jeu des mutations, je suis arrivé à Sablé-sur-Sarthe en 2004. Cela tombe bien : j'aime cette région, entre autres parce que j'y ai effectué mes études.
Comment est venu ton "goût" pour la Première Guerre mondiale ? De ton passage comme prof dans l'Aisne ?
Non. La demande pour l'Aisne n'avait aucun rapport avec 14-18. Rétrospectivement, cela a sans doute fait redémarrer la "machine", mais je n'en savais rien à l'époque. J'étais intéressé par la guerre 14-18, mais c'était très diffus. Tout vient d'une histoire familiale qui s'est développée avec le temps. Une histoire qui a été mise entre parenthèses pendant très longtemps.
Quelle est cette histoire ?
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"Jules Gauthier, celui par qui tout a commencé...
Tué en mai 1916, cote 304, deux mois
avant
la naissance de sa fille, ma grand-mère.
Je suis plus vieux qu'il ne l'a
jamais été." |
Le point d'origine a été mon arrière-grand-père (
photo). Il était natif d'Eure-et-Loir et s'est retrouvé secrétaire d'état-major sans même l'avoir demandé. Il a été tué fin mai 1916 sans connaître sa fille - ma grand-mère. Un jour, alors que j'avais sept ans, l'on m'a prêté le sacro-saint carnet de guerre de cet aïeul. Et ce document a été une énorme... déception ! Je m'attendais à des combats, des histoires héroïques, des récits de tranchées, et, au lieu de cela, ce récit reprenait l'inventaire des villages que mon arrière-grand-père avait traversés, les événements notables, de petits anecdotes, etc. Rien de plus. La seule mention de son passage dans l'infanterie tenait en trois lignes. Et puis, avec le temps, cette partie d'histoire familiale s'est affinée. Grâce à mes études d'histoire, j'ai pu me rendre compte que le document était beaucoup plus riche que la première étude que j'avais eue enfant. À la suite de mon passage dans l'Aisne, je me suis rapproché de ma grand-mère. On a recommencé à en discuter, j'ai recueilli et travaillé ses souvenirs. J'ai repris le carnet et j'en ai fait la transcription. J'y ai appliqué les méthodes que l'on m'avait enseignées. J'ai découvert finalement que ce document était d'une très grande richesse. C'est un peu de là que tout est reparti.
Que s'est-il passé ensuite ?
Ma grand-mère est morte, et cela a complètement arrêté ma recherche. Et puis, en 2005, en tapotant sur Internet, je suis tombé sur
le forum 14-18. Il me restait des zones d'ombre sur le parcours de mon arrière-grand-père, et grâce à quelques passionnés et j'ai tout de suite eu les clés de lecture qui me manquaient.
Comment est née l'idée de créer un club de recherche sur les combattants de la guerre 14-18 ?
Lorsque j'ai été formé, je me suis aperçu que les élèves avaient parfois de grosses difficultés. Ma tentation a été alors de les prendre individuellement pour les aider. Mais mon tuteur m'a fait comprendre que cette demande devait venir de leur part, qu'il fallait que ce soit volontaire. C'est cette idée qui a présidé à la création du club. Comment faire pour intéresser des adolescents à l'histoire ? J'ai mis en place une petite méthode de recherche et je l'ai proposée aux élèves.
Quelle étaient tes intentions à l'origine en créant ce club ?
Mon projet a toujours été le même : par la petite histoire familiale, essayer de montrer aux élèves que tout le monde a une place dans la "grande" histoire. Que la chronique familiale n'est pas inintéressante, qu'il y a là une mémoire à conserver. Les élèves ont en effet très peu de discussions avec les personnes des autres générations. Et puis, mon objectif est aussi de convaincre les élèves que l'on peut faire de la recherche au collège sans que ce soit trop ambitieux, qu'il y a moyen d'aller au-delà en histoire. Cette matière est aussi quelque chose d'agréable, où la curiosité peut être mise en avant.
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"Le 11 novembre, en 2006 et 2007. En 2007, c'était la première participation active des élèves volontaires
du club
à la dépose des gerbes après une matinée à suivre toutes les
étapes des cérémonies." |
A qui s'adresse ce club ?
A tous les élèves de troisième du collège. L'ouverture se fait entre les cours, entre 13:00 et 14:00. Au collège Anjou, on compte en effet 450 élèves demi-pensionnaires sur 630. L'idée est de leur proposer une activité volontaire, qui les occupe une heure par semaine.
Comment sélectionnes-tu, avec les autres animateurs du club, les jeunes ?
Ce sont uniquement les élèves volontaires qui viennent. Il n'y a pas de sélection. Nous demandons juste un degré de motivation, d'autonomie, et que ces adolescents acceptent d'aller voir les membres de leur famille pour leur poser des questions. On se fixe une limite de 22-23 élèves pour une simple raison : en quantité de travail, cela représente pour moi une classe supplémentaire en temps de travail. La première année, en 2005, le club a accueilli une dizaine d'élèves, la deuxième, dix-huit, la troisième, vingt-sept élèves. Depuis deux ans, nous recevons une vingtaine d'élèves, y compris ceux qui ont une très mauvaise moyenne en histoire-géographie et qui, dans cet atelier, font un vrai travail d'histoire et se montrent vraiment curieux...
Quelle a été la réaction des parents et de ta hiérarchie ?
Elle est très favorable pour les parents, car selon eux, ce travail provoque une conversation entre les grands-parents et les enfants. Et puis, les parents ont le sentiment d'apprendre des choses. Je n'ai jamais eu de réactions négatives, même s'il y a des secrets de famille sous-jacents. Mais, en l'occurrence, je ne m'oppose pas aux élèves qui souhaitent démarrer des recherches généalogiques que d'un seul côté de leur branche familiale. Le club est à leur service. Il est là pour appuyer sur une envie. Quant à ma hiérarchie, la principale du collège m'a toujours soutenu, y compris dans l'organisation des voyages.
Dans ce club, les adolescents sont amenés à travailler sur les dossiers militaires de leurs aïeux. Comment as-tu pu mettre cela en place ?
Il y a cinq ans, j'étais invité à une présentation du service pédagogique des archives départementales du Mans. L'équipe nous a alors fait comprendre que si l'on avait des projets, elle les accueillait favorablement. Et comme l'on pouvait consulter les registres matricules, je me suis lancé ! A partir de là, la machine s'est mise en route.
À l'origine, l'idée était de
faire des recherches sur des soldats originaires de la Sarthe. Comment
cette idée a évolué au fil du temps ?
La première année, en
2005, c'était effectivement ce que je souhaitais faire : retrouver trace
des combattants qui sont morts à la guerre, ainsi que ceux pour
lesquels on avait des documents, des écrits ou des photos. Le club
réunissait alors un peu plus de dix élèves qui étaient très motivés.
Seulement, je n'ai pas pu les emmener très loin dans leur étude parce
qu'il me manquait encore des connaissances. Je leur ai demandé de
rédiger une petite biographie, mais le papier ça se perd. La deuxième
année, grâce aux registres matricules, le champ d'exploration a été plus
vaste. Je me suis donc limité au département de la Sarthe. Ce qui a
frustré certains élèves qui ne retrouvaient pas d'ancêtres sarthois.
Sablé est en effet une ville qui a beaucoup grandi dans les années
1970-1980 grâce à l'industrie agroalimentaire. Pour le coup, la ville
rassemble beaucoup de gens qui viennent d'en dehors du département.
Donc, en 2007, j'ai ouvert la recherche à tous les départements. On
écrit dorénavant aux archives départementales des différents
départements pour qu'ils nous envoient copie des registres matricules
des soldats sur lesquels on souhaite travailler. Et, pour le moment, ça
marche pas trop mal…
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"Le 12
novembre, un vrai historien, Stéphane Tison, de l'université
du
Mans, est venu au collège. Il m'a montré à quel point un simple
casque
et une médaille peuvent attirer la curiosité de certains élèves." |
Outre ce travail de généalogie, tu proposes des
activités annexes au sein de ce club ?
Oui. Sachant qu'il
faut offrir aux ados un travail qui ne s'étale pas sur 4 ou 5 heures.
Donc leur présenter des activités courtes. Pour donner un exemple de ces
activités, la première année, nous avons fait un travail sur les
soldats dont les
noms
sont gravés sur les monuments aux morts du canton, à partir du
site Mémoire des Hommes.
L'année suivante, le club a accompli une
petite
enquête sur les lieux de Sablé-sur-Sarthe liés à la Première Guerre
mondiale. En 2009, on a démarré un atelier sur les chansons sur la
Grande Guerre, et les élèves ont également effectué la saisie d'un
carnet de poilu. Cette année, les jeunes du club vont mettre en ligne la
correspondance d'un zouave avec sa femme qui a été retrouvé dans un
grenier. Car, à chaque fois, la production des élèves est mise en ligne
sur
le site
internet du club : ils peuvent ainsi voir directement le résultat
de leur travail. Ça les motive d'autant plus.
Chaque
année, tu organises pour ce club, ainsi que pour une classe de 3e, un
déplacement sur les champs de bataille. Comment est venue cette envie ?
Ah
! Les voyages… Depuis le début de ma carrière, je répétais toujours que
je n'organiserai jamais de voyage. Trop de contraintes, trop de rigueur
dans l'organisation et la gestion administrative. Et puis il y a aussi
une question de responsabilité personnelle. Mais il a bien fallu me
rendre à l'évidence : faire de la recherche, c'est bien, mais ça n'est
pas très concret pour les élèves. Ce sont des histoires racontées dans
les livres... Je voulais que les jeunes aient des images, des couleurs,
des sensations lorsqu'ils lisent un texte. J'ai été approuvé en cela par
François Le Meur, un ancien collègue prof d'histoire-géographie au
collège Jean Mermoz, à Gien. Passionné de Maurice Genevoix, François a
organisé des voyages aux Eparges avec ses élèves de troisième. Il m'a
encouragé à me lancer. Avec Benoît Bondu, un collègue de Français, on
est donc parti et il nous a montré les étapes qu'il effectuait, les
sites qu'il faisait visiter, le lieu d'hébergement… Au final, il nous a
proposé un voyage clés en mains. Ce voyage a été mis sur pied, il s'est
tellement bien passé et les élèves ont tellement accroché, que l'on a
décidé de prolonger l'expérience.
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"En 2008, la
lecture d'une reconnaissance,
du soldat Marcel Bioret,
du 106e RI, aux Eparges. Une impression
incroyable, ce
silence, le son du vent dans les arbres, la neige..." |
Combien coûte ce déplacement ?
Cette
année, nous sommes partis à la main de Massiges, puis à Verdun et à
Vimy. Le coût était de plus de 5 000 € pour accompagner 40 élèves
pendant trois jours, car en plus du club nous emmenions une classe de 3e
du collège Anjou. Ce budget augmente chaque année en raison du
transport. La première année, le voyage est revenu à plus de 3 000 €, la
deuxième année, plus de 4 000 €... De plus, la première année, il y
avait une seule nuitée à payer. Cette année, nous avons effectué deux
nuits sur place, comme l'année dernière, mais nous avons fait plus de
kilomètres. A noter que, sur place, la plupart des visites sont
gratuites, et les intervenants sont bénévoles.
Comment
finances-tu ce voyage ?
Plus de 66 % des familles de notre
collège font partie de catégories socio-professionnelles défavorisées.
Il n'y a pas donc de gros moyens dans les familles. Nous faisons donc
appel à la fédération nationale André Maginot pour financer le poste du
transport, et cette structure nous aide à hauteur de 2 300 euros.
Comment
obtient-on cette subvention ?
Il faut faire un dossier qui
est mis en concurrence avec d'autres projets qui émanent d'autres
établissements. Depuis trois ans, notre dossier a été sélectionné, mais
rien ne dit que l'année prochaine il le sera. Par ailleurs, depuis 2008,
nous sollicitons l'aide du ministère de la Défense, au terme d'un
partenariat signé avec le ministère de l'Education. Nous obtenons ainsi
600 €. Enfin, le collège et son foyer donnent quelques centaines
d'euros, et le reste est à la charge des familles. Cette année, chaque
famille payait 45 € pour trois jours. Mais nous faisons très attention à
diminuer au maximum cette quote-part.
Chaque
année, tu essaies de visiter un secteur différent...
L'objectif
est idéalement de poursuivre ces voyages et de changer chaque année de
destination. Plusieurs raisons à cela. Se renouveler, cela oblige à être
en permanence en tension, à réfléchir constamment au projet. On est
vraiment dans notre sujet. Il y a, de plus, l'envie et le plaisir de
trouver le biais par lequel on va faire aimer un lieu aux élèves, la
satisfaction de préparer un voyage et de découvrir à chaque fois des
sites différents. Enfin, personnellement, si je reviens aux mêmes
endroits, je risque de moins bien faire, parce que je me poserai moins
de questions, qu'il y aura moins à m'investir dans le projet.
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"Une
cérémonie organisée pour un Sabolien disparu à Vauquois.
A défaut
de
pouvoir trouver un descendant, cet hommage
a permis de
montrer aux élèves que des Saboliens étaient là aussi." |
Comment est venue l'envie de décloisonner ta
classe, de partir avec d'autres professeurs ?
Elle est due à
une question d'affinité avec des professeurs du collège Anjou. C'est
comme ça, ça ne s'explique pas, c'est mon mode de fonctionnement. J'ai
tout de suite vu qu'avec Benoît Bondu, qui est prof de français, on
avait des idées communes. Mais il a apporté beaucoup, notamment dans le
travail des élèves sur le ressenti pendant les voyages. Pareillement,
Sophie Davenel, prof des écoles en SEGPA, a donné des idées qui ont
permis d'enrichir notre projet.
Comment
organises-tu ton année en fonction de ce voyage ?
L'année
commence en décembre de l'année précédente. C'est l'époque que l'on
choisit avec Sophie et Benoît pour réfléchir sur la destination et le
thème qui va entourer le prochain voyage. On décide concrètement du lieu
géographique au printemps. Les reconnaissances se font ensuite à l'été.
J'essaie de voir ce qui est faisable et ce qui est visible. Parce que
cela peut paraître évident, mais montrer un paysage sans les stigmates
des événements qui s'y sont déroulés, ça ne marche pas pour l'imaginaire
des élèves. Les Éparges, c'est assez spectaculaire, tout comme
Vauquois. Cette année, la main de Massiges a été vraiment une expérience
époustouflante.
Et une fois que l'été est passé ?
Entre
septembre et décembre, ont fait les dossiers administratifs, les
demandes de devis pour les autocars, on prend contact avec tous les
intervenants, on pré-réserve l'hébergement… C'est le moment où le voyage
se décide réellement, car l'on doit être sûrs de bénéficier de la
subvention de la fédération Maginot pour le transport - sans elle on ne
peut rien faire, et le collège ne peut pas mettre 2000 € sur ce poste
budgétaire. Puis de janvier à avril, c'est la préparation concrète du
déplacement.
D'un point de vue pédagogique,
l'organisation de ce voyage implique tout de même que les élèves
travaillent au préalable…
Un élève, si on l'emmène voir la
citadelle de Verdun où le fort de Vaux sans lui expliquer au préalable
ce qu'il va visiter, ça n'apporte pas grand-chose. Ça reste du tourisme,
une sortie comme une autre, pour un lieu qui n'aura, pour lui, aucune
signification particulière. C'est la raison pour laquelle, lors de nos
voyages, nous faisons travailler les jeunes un petit peu en amont, sur
ce qu'ils vont découvrir.
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"L'équipe du
voyage 2010 : Jean-Claude Ragaru, dont nous
avons publié
les carnets de son grand-père l'an passé, moi, Karine
Renaud,collègue
de mathématique accompagnatrice, Sophie Davenel,
animatrice du
club et Benoît Bondu, second animateur du club." |
Une fois sur place, comment fais-tu participer les
adolescents ?
Nous leur remettons pour cela un petit carnet,
qui leur permet de prendre des notes, de dessiner pendant les
différentes visites. Nous leur donnons des lectures de combattants à
l'endroit des lieux décrits - des textes qu'ils ne connaissent pas tous
au préalable. C'est Benoît qui fait la lecture et cela aide les élèves à
réfléchir sur ce qu'ils viennent d'entendre, qu'ils puissent aller
chercher en eux les émotions. En même temps, il ne s'agit pas de les
laisser seuls dans leur coin. Chaque lecture est toujours suivie le
lendemain d'une discussion. Une fois le voyage passé, à partir de ces
notes, ils doivent produire une rédaction qui rend compte de leur
expérience sur ce lieu, ainsi qu'un texte autour d'un thème que l'on
définit au préalable. Cette année, c'était autour du souvenir de la
Première Guerre mondiale.
Attends-tu la même
participation du club que de la classe de troisième ?
Oui.
Sauf qu'en l'occurrence, le voyage de la classe de troisième est
directement raccroché au programme de français. Nous leur demandons par
conséquent un vrai travail d'histoire et de français qui va être intégré
à leur moyenne de l'année.
Est-ce le même travail
chaque année ?
Non. Avec mon acolyte, Benoît, on a des projets
sur l'écriture. Mais déjà, par rapport à l'année dernière, on a changé
des choses. En 2009, les élèves ont fait des lectures de biographies sur
place, biographies qu'ils avaient rédigées. Cette année, Benoît a
proposé à ceux qui le souhaitaient d'écrire des textes à la première
personne du singulier. Afin de les obliger à s'impliquer pour créer un
lien symbolique. Nous l'avons fait, à Verdun, dans la nécropole du
Faubourg-Pavé et dans l'ossuaire de Douaumont. Ça nous a obligé à
réfléchir, car on bouscule quand même ces adolescents en leur demandant
de faire cet exercice. C'est pas anodin.
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"Nécropole à
Vimy ; les élèves se sont isolés chacun devant une tombe
pour
écouter la chanson, écrite en 1976, Green Fields of France." |
L'implication émotionnelle des enfants
favorise-elle selon toi la compréhension du phénomène historique ?
Officiellement
non, car il faut jouer le moins possible sur l'émotion en histoire.
L'histoire, ce sont des faits avant tout, auxquels on essaie de donner
du sens. Après, libre à nous d'avoir une opinion personnelle... Bien
sûr, on fait ici un peu le contraire, mais vu le message que l'on
souhaite faire passer, ça marche. L'idée au Faubourg-Pavé ou à
l'ossuaire de Douaumont était de leur faire comprendre que sous chaque
croix il y a un individu. Car, après tout, l'histoire est faite par des
hommes, des personnes uniques comme nous.
Est-ce
qu'il n'y a pas non plus un danger d'héroïsation de l'histoire ?
Non,
au contraire. Notre objectif c'est de casser le stéréotype de la
guerre, le film américain, le héros qui se prend une balle dans le bras
et qui continue de tuer ses adversaires bêtes et méchants... Il faut
sortir de cette vision. Le simple fait, lors des voyages, de reprendre
physiquement le trajet de ces poilus, de marcher à pied, parfois dans la
boue, le froid, cela leur montre que ce n'est pas si simple...
Est-ce
qu'il n'y a pas un risque que ce travail devienne un autre "devoir de
mémoire" ?
A mon sens, non. Notre objectif, c'est que les
élèves se souviennent de cette guerre, et, dans le même temps, il s'agit
de faire appel à leur humanité. On ne veut pas en faire des
spécialistes de la Première guerre mondiale. Les dates, ils ne les
mémorisent pas. En revanche, si on leur dit qu'il y a 130 000 corps à
Douaumont, là c'est beaucoup plus marquant pour eux. Je n'aime pas la
formule "devoir de mémoire". On ne peut pas obliger des jeunes à se
souvenir. En revanche, si on leur donne du sens, si on leur explique
pourquoi on doit se rappeler de cette guerre, là je pense que ça va
fonctionner...
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"2010 :
Thiaumont, lecture d'un auteur allemand sur le déchirement de
la perte de ses camarades, pour mieux faire la transition vers
l'ossuaire de Douaumont, où la souffrance des belligérants est rendue
visible." (© Photo de J.-L. Kaluzko) |
Depuis cinq ans, quel regard poses-tu sur ce
travail ?
Je sais parfaitement que je ne ferai pas de mes
élèves des historiens, que les trois-quarts vont mettre cela de côté.
Mais d'un autre côté, ils auront un souvenir à transmettre à leur tour
s'ils en ont envie... Souvent j'entends le reproche qui est fait aux
jeunes : "Ils ne s'intéressent pas au passé, ils se moquent de cette
période de l'histoire, ils ne se rendent pas compte qu'il y a eu dix
millions de morts". Mais ils n'attendent que ça de se rendre compte ! Il
faut arrêter de dire que "ça" ne les intéresse pas. Et puis, il faut se
mettre à leur place : ils sont confrontés à une société en difficulté, à
des parents qui sont touchés par le chômage, à des difficultés
familiales. Le passé, il n'y a pas que ça... Il y a aussi leur avenir.
Évidemment, critiquer c'est facile, mais dès l'instant que l'on se donne
de la peine, ça marche. Que les élèves soient bons ou mauvais. C'est,
je pense, en faisant ce travail que l'on peut raccrocher les enfants à
l'histoire. Pas en tenant des propos défaitistes.
Quel
sera le thème du prochain voyage et où aura-t-il lieu ?
Pour
l'année 2010-2011, la ligne directrice sera "
Les combattants de
14-18, part du destin et part du choix individuel". Pour la
destination, je préfère ne pas la dévoiler pour le moment. Je donne
quand même un indice : dernièrement, j'ai commandé le livre de Gabriel
Chevallier, "La Peur"...
Propos recueillis le 17
avril 2010. Merci à Arnaud Carobbi pour son temps et son écoute, ainsi
qu' à Jean-Luc Kaluzko pour sa très belle photo. Le site du club du
collège Anjou est à consulter à cette
adresse.