Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
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23 nov. 2010

La mort au fond du bois

Après Marcel Felser, d'autres soldats du 36e régiment d'infanterie photographient la mort dans les bois de Beaumarais, pendant l'hiver 1914-1915. Paul Chevalier, dans un cliché non légendé (ici à droite), montre un tumulus surmonté d'une croix entouré d'eau. Quant à Fernand Le Bailly (à gauche), il saisit sous son objectif "Herman", un homme de sa liaison, se recueillant devant un tertre. Plus tard, il légendera la photo : "Tombes de nos camarades au milieu de nos gourbis. Fév. 1915". Au fur et à mesure des mois, des cimetières provisoires vont être créés dans le bois de Beaumarais, dont le cimetière de Monaco (ici photographié en 1917), à proximité de la route de Cary à Craonnelle, sera certainement le plus vaste. Ils seront pas la suite regroupés dans les nécropoles, comme celle de Pontavert.

16 nov. 2010

Vers l'inconnu et l'au-delà

"Sous l’enchevêtrement de fils de fer, des pins arrachés, des dalles écrasantes, c’est un long alignement de croix ; chacune est doublée d’une ombre qui la caricature, et chacune porte le même mot, souvent tronqué là où l’obus brisa le bois : “inconnu”, – “inconnu”, – “inc…” Quand Alain sortit de ce passage, dans la tranchée retrouvée, ce mot, comme une chanson funèbre, hante encore son esprit." (Philippe Barrès, La Guerre à vingt ans, Plon, 1924.)


Les combats autour de Charleroi, en septembre 1914 ont laissé nombre de soldats non identifiés, dont certains appartenaient au 36e  régiment d'infanterie. Après la retraite des Français, les Allemands se sont chargés d'inhumer ces combattants. Ils sont aujourd'hui regroupés dans quelques nécropoles, comme ici en Belgique, à la Belle-Motte. Le 10 et le 11 novembre 1920, il y a quatre-vingt dix ans, était transféré de Verdun à Paris la dépouille du Soldat Inconnu. Pour commémorer cet événement, une exposition de photos vient d'ouvrir ses portes aujourd'hui, à l'arc de triomphe de l'Etoile, à Paris. Pour télécharger le dossier de presse de cet anniversaire, sur le site Verdun Meuse, cliquez ici. 


11 nov. 2010

Le flâneur du 36e : commémorons sous la pluie

11 novembre 2010, place de l'Etoile, Paris.
Quelques jours après l'hommage au général de Gaulle, Nicolas Sarkozy est venu s'incliner
devant le tombeau du soldat inconnu.

5 nov. 2010

Le mystère Felser

Un halo de mystère entoure encore le travail de Marcel Felser. Ce soldat, jeune ingénieur électricien, qui connaîtra la guerre des tranchées pendant quatre ans sur le front alsacien, a laissé derrière lui une collection de près de 400 clichés sur plaques de verre et négatifs, qui ont fait l'objet d'un livre paru en 2002 (ci-contre). Des prises de vues non légendées, étonnantes de pudeur, où la violence est proscrite. Des photos qui disent la destruction de la forêt vosgienne, et où la guerre se lit sur les visages de ses camarades, cadrés comme autant de paysages.
Marcel Felser fit l'essentiel de la guerre au 1er régiment du génie. Mais selon sa fiche matricule (fiche reproduite en ouverture de l'ouvrage qui lui est consacré), il fut affecté dans les premiers mois du conflit au 36e régiment d'infanterie. Après s'être présenté au dépôt de Caen, il fut envoyé sur le front, alors que le régiment stationnait dans les bois de Beaumarais. C'est là sans doute qu'il reçut sa formation militaire. Par une froide journée d'hiver, il saisit une scène avec son objectif montrant un soldat se recueillant devant une sépulture, sur laquelle on peut lire "J.B. Duval, 36e d'Inf, 3e Cie" (photo ci-dessous) Il s'agit de la tombe du manchois Jean Baptiste Duval, natif du petit village de Digulleville, tué le 27 janvier 1915 au soir dans un bombardement du mont Hermel.
Une photo de Marcel Felser réalisée dans les bois de Beaumarais
pendant l'hiver 1915 (© Laurent Felser)
Cette photo est la seule identifiable, à ma connaissance, réalisée par le jeune garçon de 21 ans dans les bois de Beaumarais. Il photographiera bien d'autres cimetières, de plus en plus vastes au fur et à mesure des années. Son objectif capturera aussi des images de ruines, de tranchées, de la gare de Thann, de sa future femme… Des images d'une grande modestie, dont l'homme ne semble s'être jamais départi tout au long de sa vie. Démobilisé en 1919, Marcel Felser vivra dans l'Yonne, où il sera directeur régional de l'Urbaine Electrique, à Auxerre. Lors de la Seconde Guerre mondiale, il s'engagera dans la Résistance, mais il sera arrêté le 15 octobre 1943, à la suite sans doute d'une dénonciation (lire le bulletin n°11 de l'Arory). Déporté en janvier 1944 à Buchenwald, il y mourra le 17 décembre de la même année. Selon son petit-fils, Laurent Felser-Martinelli, sa dernière lettre se terminera par ses quelques mots : "Foi, Courage, Espérance, Confiance."

A lire : Un regard sur la Grande Guerre : photographies inédites de Marcel Felser, de Stéphane Audouin-Rouzeau, éd. Larousse, 2002.

2 nov. 2010

Le flâneur du 36e : le jour des morts

2 novembre. Après la Toussaint, où l'on honore les saints, vient la commémoration des fidèles défunts. Photo : la sépulture d'Emile Martin, soldat du 36e RI, natif d'Arques, dans le Pas-de-Calais, tué le 28 janvier 1916 près de Foucaucourt (80). Peinture : Le Jour des morts, peint par William Adolphe Bouguereau (1859).

21 oct. 2010

"Devant Craonne" (II)

Continuons le récit que Paul Chevalier fait de sa vie, et  celle du 36e régiment d'infanterie, dans les tranchées du bois de Beaumarais, dans l'Aisne à l'hiver 1914-1915. Dans cette deuxième et dernière partie de son texte, l'homme décrit longuement l'approvisionnement, l'ennui et le moral à l'étiage de ses camarades.

Paul Chevalier, du 36e RI, devant un abri,
 dans les bois de Beaumarais.
"Durant ces dix jours, les vivres ne nous ont pas manqués. Chaque jour, nous avons touché du vin, de l’eau de vie et même du tabac, le plus rares sont les bougies et les allumettes, voire le papier pour écrire ce que l’on ne pouvait se procurer qu’au prix des plus grandes difficultés. Le moral est assez bon en général quoique le temps semble très long pour rien. Bien souvent, pendant ces longues nuits de veille j’ai songé à toute l’horreur de la guerre présente, et j’ai souffert devant toutes ces ruines. De ces jours il me restera toujours des souvenirs très pénibles. Dans cette lutte sans merci, nos pertes sont sensibles et le moral affaibli, car rester continuellement au même endroit sachant que la mitraille va tomber d’un moment à l’autre influe sur le cerveau, même aux tempéraments les mieux trempés (1), aussi puisque j’y pense, je vais dire un mot sur la nourriture. C’est que les hommes ne mangent pas l’ordinaire, il est froid et, en général, c’est un rata (bœuf et haricots) transporté dans des marmites la nuit au travers des boyaux tortueux (2) ; il arrive forcément mauvais et les hommes ne le mangent que le jour suivant ; le pain a l’air pas assez cuit. J’ai la cruauté de parler de la propreté personnelle : pas d’eau, juste pour boire, aussi nous sommes d’une saleté repoussante avec cela l’invasion des rats de cour dégageant une odeur infecte. Mes impressions de cette prise de tranchées sont que les hommes sont complètement épuisés et s'il fallait nous voir ce matin au retour, c’est piteux : des traînards tout au long de la route. Les hommes marchent péniblement et la fatigue était peinte sur le visage. C’est une chose dont on parle peu mais qui est primordiale : la fatigue du troupier existe, ne l’oublions pas ! Plus on va, plus je vois combien cette chose est horrible et pénible. Le mal commence à se faire sentir chez tout le monde aussi ce n’est que cris et que haine de tous côtés que l’on entend. Enfin espérons, grâce à Dieu, que la fin de ce cauchemar approche. Nous avons passé le réveillon dans cette position. Les Allemands l’ont fêté joyeusement, cris, chants, cantiques, tout y était (3). Il nous ont causé demandant de ne pas tirer et souhaité joyeux Noël. Le calme chez nous, impressionnant, a fait plus à tous que leurs bruits. On sentait ou chacun plaçait le devoir. Cela n’empêche pas que toute la nuit nous avons redoublé de surveillance et que, de temps à autres, des coups de feu furent échangés mais sans attaque quoi qu’il s’est passé quelque chose à notre droite (4).
Nous sommes au repos pour quelques jours seulement. Nous sommes à Zel les hameaux à quelques kilomètres d’Aubigny (5), à vingt kilomètres de la ligne de feu. J’oubliai de dire que durant cette période j’ai eu la peine de voir un de nos avions descendu par les avions ennemis. La lutte a été courte, quelques coups de mitrailleuses et notre avion a fait un tour sur lui même et est tombé. Toutefois le pilote a eu le temps de redresser son appareil pour aller dans nos lignes et les allemands tiraient tant qu’ils pouvaient des coups de fusils sur cet oiseau blessé. Quelle triste journée."


Pour lire la suite du carnet de Paul Chevalier, en Artois, c'est ici.

Notes :
(1) A Beaumarais, les craintes liées aux tirs tirs de l'artillerie allemande angoissaient tellement les hommes et les officiers, que le colonel Viennot préconise, fin janvier, la mise au point d'un dispositif pour attirer les tirs de l'artillerie sur la cote 120.
(2) L'objectif de Fernand Le Bailly montre que les cuistots et les "roulantes" ont suivi les soldats dans les bois de Beaumarais.
(3) Le 25 décembre, le capitaine Rosay, de la 8e compagnie, note dans son rapport de patrouille : "Les Allemands ont célébré la veille de Noël par des chants qui se sont succédés pendant presque toute la nuit, avec accompagnement de flutes et probablement de violons." 
(4) Dans la journée du 24, les Allemands montrent une certaine nervosité. Durant la nuit, selon le JMO de la 5e division, ils entretiennent des fusillades nourries et lancent de nombreuses fusées. "Il y a eu échange de nombreux coups de fusils entre les tranchées de première ligne dans le secteur dans le secteur compris entre le Choléra et la Ville-aux-Bois (à droite des bois de Beaumarais, NDR)."
(5) Information énigmatique.