Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
Comment consulter cette page ? Vous pouvez lire progressivement les messages, qui ne respectent pas un ordre chronologique (ils évoquent, par exemple, l'année 1915 ou 1914). Vous pouvez aussi avoir envie de vous attarder sur une année ou un secteur géographique : pour cela, cliquez dans la colonne à gauche dans la rubrique "Pages d'histoire du 36e" sur la période et le lieu qui vous intéressent. Tous les messages seront alors rassemblés pour vous selon l'ordre de publication.
Comment rentrer en contact ? Pour de plus amples renseignements sur ce site, ou me faire parvenir une copie de vos documents, vos souvenirs ou remarques, écrivez-moi. Mon adresse : jerome.verroust@gmail.com. Je vous souhaite une agréable lecture.

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18 oct. 2010

"Devant Craonne" (I)

Si Jean Hugo ne consacre que quelques lignes à la vie dans le bois de Beaumarais, Paul Chevalier a, en revanche, écrit un long texte, intitulé “Devant Craonne”, avec de nombreuses informations sur les conditions de vie dans les tranchées du 36e régiment d'infanterie. Le combattant évoque longuement l’atmosphère de désolation du lieu, au milieu des vestiges des combats précédents. En voici un premier extrait, annoté plus bas. 

Photo ci-dessus: Le sous-secteur n°2 des bois de Beaumarais (ici à gauche),
que mentionne par Paul Couturier. Au fond du champ,
on distingue le talus de l'ancienne ligne de chemin de fer
 “Après avoir quitté les tranchées champenoises et puis quelques jours de repos, nous sommes allés occuper la forêt de Beaumarais, aux pieds du plateau de Craonne . Notre emplacement est à la lisière d’une large clairière, bordée à notre gauche par une ligne de chemin de fer (1). C’est de cette place et pendant dix jours que nous sommes restés à 100 ou 120 mètres de l’ennemi. En avant de la lisière du bois, des cadavres allemands gisent pêle-mêle depuis des semaines et quelques soldats français le long du talus de chemin de fer qui en est rempli (2). A quelques mètres de nous , il y en a encore, les uns sont déséquipés, les autres entièrement équipés. Dans ce coin de forêt il s’est passé quelque chose de pénible. C’est eux qui voulaient reprendre notre position ; ils se sont ramenés en force, mais l’on veillait et bien vite ils furent arrêtés (3). J’en ai vu des sections entières, par quatre, couchées sur place, des lignes de tirailleurs alignés comme à l’exercice, peut-être blessés. Ils sont tombés aux pieds de nos abris ; tous ceux-là fauchés. Il y en a placés en travers du rail, à deux mètres de nos sentinelles. Quel spectacle horrible, et plus terrible encore, c’est qu’on ne peut les enterrer et celui qui se montre est de suite une cible vivante. Les Allemands occupent la lisière en face de nous ; une tranchée occupée nous sépare (4). D’après les reconnaissances que nous avons faites, elle est remplie de cadavres. Tout cela nous fait vivre dans une atmosphère d’odeurs tout le temps épouvantable (5). Nos abris sont creusés dans la terre et recouverts autant que possible de bois assez résistant sur lequel on met de la terre, puis l’on pique les branchages pour cacher le tout des yeux de l’ennemi. De longues sapes nous relient. Le bois n’est pas beau à voir ; pas un arbre n’est intact, pas une place qui n’ait pas reçu d’éclats d’obus de gros calibres ; ils sont tous couchés ou arrachés. Partout des débris de toutes sortes : fusils, vêtements, sacs français et allemands, de tous côtés. De temps à autres, des tombes de soldats français. C’est au milieu de toutes ces ruines que le régiment vit, car nous vivons, et c’est à peu près l’organisation des tranchées, car tout le monde est en fait ici au lieu d’être cantonnée en arrière dans un village (6). Les vivres régimentaires nous sont apportées la nuit au milieu de grandes difficultés. Notre correspondance, nos colis, tout cela arrive avec du retard, mais cela arrive, et nous-mêmes nous pouvons écrire chaque jour à ceux qui nous sont chers. Notre vie, elle est bien simple. Toujours en éveil, échange continuel de coups de fusils. La nuit, au moindre bruit, tout le monde est prêt ; on prend du repos comme l’on peut, une heure par-ci par-là. Le plus dur est le canon ; chaque jour (7) les Allemands bombardent nos positions et nous envoient d’énormes percutants (obus autrichiens) ou bien leurs 77 moins dangereux, ou bien encore des shrapnels dont les effets sont terribles. Mais le plus terrible, c’est que l’on ne peut bouger et il faut attendre qu’ils s’arrêtent. Notre canon s’en charge. Nous assistons à des duels terribles. J’ai pu voir les effets que produisent les obus : ils sont terrifiants. Leurs abris sont complètement éventrés. Chaque jour, notre canon fait parler de lui et inonde leurs positions. La nuit des projecteurs ne cessent d’éclairer. Notre canon parle, mais le leur est silencieux, à part quelques shrapnels de temps à autres. Le plus pénible, c’est la nuit où les contre-attaques sont possibles, des heures en anxiété debout presque continuellement dans cette position.” 

La suite du texte de Paul Chevalier : cliquer ici.

Notes :

(1) Il s’agit du sous-secteur n°1 des bois de Beaumarais, situé à droite du bois. Les Allemands se retranchent dans le bois de Chevreux et dans le village de Craonne. Sur la carte IGN, la ligne de chemin de fer, que mentionne Paul Chevalier, (que l’on peut voir sur cette carte photo) figure encore, à proximité de la ferme de la Renaissance.
(2) Paul Chevalier évoque certainement les combats qui ont opposé le 6e, le 123e RI aux Allemands le 23 septembre lors d’une attaque sur le Parc de Craonne...
(3) ... suivi d’une contre-attaque allemande, le 26 septembre, où les soldats de Guillaume attaquent en “masses compactes”, selon le JMO du 6e RI. Le 6e régiment d’infanterie prendra part à de nouvelles tentatives pour enlever Craonne du 12 au 14 octobre. Sans succès.
(4) A la lecture du rapport des patrouilles effectuées par le 36e RI, cette tranchée avancée, qui reliait des trous de “tirailleurs”, était la plupart du temps vide. Située dans le no man’s land, elle reliait la ligne de chemin de fer à l’actuelle D19. Les patrouilles de reconnaissance qui y sont effectuées mentionnent la présence de nombreux détritus. Elle sera par la suite inondée.
(5) Le 16 mars 1915, Voisin, chef du 2e bataillon, écrit dans un rapport : “Le secteur devient très pénible à cause de la proximité des cadavres allemands. Le soir surtout une odeur pestilentielle se dégage de la terre. Les hommes ont une tendance aux vomissements. La 6e compagnie relevée ce matin avait beaucoup plus de malades (...) Les hommes envoyés en patrouille ou en reconnaissance dans le secteur, qui auparavant étaient tous volontaires, ont une répugnance chaque jour plus grande, le stationnement auprès des lignes de cadavres qui sont encore en bien plus grande quantité derrière la crête (la cote 67 sur la carte IGN, NDLR), devenant épouvantable par l’odeur qui s’en dégage.” Le 30 mars des mesures de désinfection sont prises sur "150 cadavres allemands". Elles sont poursuivies jusqu'en mai, à l'occasion de patrouilles où les soldats arrosent les cadavres de crésyl.
(6) A partir de décembre 1915, le deuxième et le premier bataillon du 36e RI tiennent cette partie du bois, de six à parfois quinze jours d’affilée. Le 3e bataillon, de son côté, garde le plus souvent le sous-secteur n°2, situé à gauche des bois de Beaumarais. Le cantonnement, lorsqu’il a lieu, se fait à Chaudardes.
(7) Les duels d’artillerie ne font que s’intensifier de décembre à mai 1915 dans les bois de Beaumarais. Avec le mois de février, l'on compte pratiquement un bombardement tous les deux jours (on comptera une moyenne de 350 obus). Et, parfois, la mort fauche au hasard.

5 oct. 2010

L'invité du 36e : Serge Barcellini, quand la Meuse passe du Souvenir à l'Histoire

A l’approche du centenaire de la Première Guerre mondiale, la Meuse se lance dans une vaste politique de refondation de sa politique mémorielle. Le 9 juillet 2009, le conseil général votait un ambitieux projet visant à réinstaller le département comme acteur essentiel de la Grande Guerre. Un an après, où en est-on ? Serge Barcellini, directeur de la Mission histoire auprès du conseil général, répond à nos questions.

Qu'est-ce qui a présidé à la mise en place du rapport "Le Temps de l'Histoire" dans la Meuse ?
Serge Barcellini : Le département de la Meuse, et plus spécialement le champ de bataille de Verdun, est le lieu par excellence de la mémoire de 14-18. Entre 1920 et 1980, Verdun n’a pas eu de concurrent. Avec les carillons commémoratifs réguliers que sont les commémorations de Verdun, le troisième dimanche du mois de juin, et tous les cinq ans, la venue du Premier ministre, et celle du président de la République, tous les dix ans, Verdun s’est imposé à tous. Les années 80 sont marquées par le réveil des autres sites de mémoire, ceux de la Somme, avec Péronne, et depuis 10 ans, ceux du Pas-de-Calais, de l'Aisne, de l'Alsace... Le champ de bataille de Verdun est entré dans le marché mémoriel concurrentiel, même si les visites annuelles demeurent importantes, entre 300 et 400 000 visiteurs en moyenne. Comment dès lors adapter le champ de bataille de Verdun, et globalement la Meuse, à cette concurrence ? Comment adapter ses champs de bataille face à une demande qui n'est plus celle de 1930 ? Tel est l’ambition du rapport "Le Temps de l’Histoire".

Quelles sont les propositions contenues dans ce plan ?

Nous avons défini 32 projets, qui vont être progressivement mis en oeuvre. Le projet numéro un a été de structurer la Meuse mémorielle en cinq grandes zones : la ville de Verdun comme capitale mondiale de la Grande Guerre, le champ de bataille de Verdun, les sites de combat de Saint-Mihiel, les sites de combat de l'Argonne et l'arrière-front français. À partir de ce projet, 400 à 500 sites visitables ont été identifiés. Trois grandes dates fédératrices ont été définies : les "quatre jours de Verdun", en juin, la journée du patrimoine, qui se tient chaque troisième dimanche de septembre, et le 11 novembre. Ces dates sont aujourd’hui les supports d’une animation mémorielle refondée.

Vous dites vouloir réarticuler une offre face à une nouvelle demande. Quelle est cette demande et qu'est-ce que les gens attendent de sites comme Verdun ?
Sociologiquement, nous avons plutôt à Verdun une demande de scolaires et de familles. Cela veut dire que l'on ne peut pas augmenter les prix d'entrée des musées. Cette clientèle est aussi une clientèle de proximité – la clientèle parisienne et internationale est limitée. Quant au public scolaire, on compte, à Verdun, entre 60 et 70 000 scolaires par an. C'est l'enseignement de l'histoire qui est le moteur de la visite. Mais lorsque ce n'est pas les scolaires, qu'est-ce qui prime ? Il y a 30 ans, c'était les pèlerins. Aujourd'hui, nous avons une formidable montée due à la généalogie familiale. C'est un des moteurs forts des visites des champs de bataille. Sur les 20 000 Américains qui viennent visiter le site de Saint-Mihiel et Romagne-sous-Montfaucon, la majorité sont à la recherche de leur aïeul. Nous sommes là dans une nouveauté : la réappropriation de la Première Guerre mondiale à travers l'histoire familiale. C'est ce que j'appelle le temps de l'Histoire. Après le temps du Souvenir (1918 à 1968), et le temps de la Mémoire (entre 1968 et 2008), est venu le temps de l’Histoire. Alors que le temps du souvenir partait du national vers l’individu, le temps de l’Histoire part de l’individu vers le national. Lors de la visite de Nicolas Sarkozy, le 11 novembre 2008, vous aviez ainsi pour la première fois des participants qui tenaient à bout de bras la photo de leur grand-père poilu.

C'est la raison pour laquelle l'une de vos propositions, dans votre rapport, consiste à mettre en ligne l'ensemble des fiches matriculaires ?

Oui. Nous devons nous adapter à cette nouvelle demande. Or celle-ci est de plus en plus individualisée. Comment répondre à cette attente ? 8 500 000 combattants français ont participé à 14-18. 1 300 000 ont été tués. Ceux qui ont été tués possèdent une fiche "Mort pour la France" aujourd’hui mise en ligne sur le site "Mémoire des Hommes". Ce document est excessivement limité. Or nous possédons pour les 8 500 000 soldats, des fiches matriculaires détaillées, qui nous disent tout : la taille, la couleur des yeux, l'adresse, et, surtout, toutes les affectations entre 1914 et 1918. Ces fiches présentent deux défauts majeurs : leur propriétaire, l’Etat, les a redistribuées dans chaque département et leur encadrement juridique, jusqu'il y a peu, ne permettait pas de les mettre en ligne, car elles présentaient, pour certaines, des renseignements médicaux. Pour le centenaire, une dérogation sera sollicitée afin de pouvoir les numériser et les mettre en ligne. Ça veut dire que toute personne voulant construire sa généalogie pourra retrouver quelqu'un de sa famille, sachant que sur les 8 500 000 combattants français, entre 2 millions et 3 millions sont passés en Meuse.

L'autre proposition de votre rapport porte sur le classement Unesco du champ de bataille de Verdun. Où en est-on ?

C’est un pari difficile. Un pari qui génère quantité de problèmes. Premièrement l’Unesco n'a en effet jamais classé de sites "guerriers", à l’exception des forts de Vauban. Deuxièmement, je soutiens depuis l'origine que l'on ne peut pas demander l’inscription de Verdun, mais que l'on est obligé de solliciter le classement du plus grand nombre de champs de bataille de la Grande Guerre en Europe. Pourquoi l'Unesco classerait Verdun et non un champ de bataille en Italie, ou en Roumanie ? L’enjeu de la globalité s’impose à nous.

Mais les classements sont toujours nationaux à l'Unesco ?
C’est vrai. Rares ont été les classements à plusieurs entrées nationales… Il y en a quelques-uns. Mais je crois fondamentalement que cette approche est la bonne. Car beaucoup de pays sont concernés par ce conflit. L'Europe de l'Est se réveille et redécouvre 14-18, une manière pour elle de retrouver une identité nationale. Le Commonwealth accorde, comme chacun sait, une énorme importance à ce conflit. La Turquie aussi se réveille, dans le cadre de sa demande d’entrée dans l’Europe. Et l’on compte de nombreux pays d'Afrique qui redécouvrent ce conflit. Enfin, en France, les régions, les départements et un certain nombre de villes portent un intérêt qui va grandissant à la Grande Guerre. Je pense, par conséquent, que ces demandes vont être tellement fortes que le classement Unesco pourrait s'imposer de lui-même. Mais il faut savoir que nous ferons d'abord une demande de classement ouvert : on sollicitera l'inscription de quatre ou cinq sites avec la potentialité d'élargir ce classement lorsque les autres sites répondront aux critères. J'ajoute enfin qu'un autre classement sera entrepris, celui au patrimoine européen du champ de bataille de Verdun. Ce site est éminemment européen par son histoire (la division de l’Europe) et sa mémoire (la réconciliation).

Dans votre projet, vous faites des propositions pour la zone de "l'arrière-front français", soit le territoire du département en deçà de la ligne de front fixée après la victoire de la Marne. Qu'en est-il de l'arrière-front allemand ?
L’arrière-front allemand par rapport à l'arrière-front français présente une différence essentielle : il est éphémère. Il commence en septembre-octobre 1914 et finit en septembre-octobre 1918. L'arrière-front français, lui, ne bouge plus à partir de 1914. L’arrière-front allemand disparaît avec les offensives de Saint-Mihiel et de Meuse-Argonne. Lorsque vous êtes en Argonne vous avez à la fois un arrière-front allemand et une mémoire américaine... Donc, à l'heure actuelle, l'idée est simple : c'est de sauvegarder sur le maximum de sites une mémoire allemande. Mais, pour cela, il faut que l'Allemagne soit partenaire.

Justement, les Allemands sont-ils associés à votre démarche ?
Oui, mais lorsque l'on parle des Allemands, il faut savoir de qui il s'agit… L’Etat fédéral ne s'engage pas sur les politiques de mémoire – en France, c'est le contraire, puisque vous avez un ministère de la Défense qui est un acteur essentiel des grands projets mémoriels. En Allemagne, ce sont les Länders et certaines communes qui lancent des actions de mémoire. Mais ils le font sur leur territoire. Vous avez également la Volksbund Deutsche Kriegsgräberfürsorge, le service d'entretien des sépultures allemandes. Mais il n’intervient que dans les nécropoles… De même, il est difficile de s'appuyer sur les universitaires allemands, car la période de 14-18 est faiblement enseignée en Allemagne. Prenez Berlin, qui est une extraordinaire ville mémoire : la tombe du soldat inconnu de 14-18 n’est pas matérialisée et dans le musée historique de Berlin, la place de la Grande Guerre par rapport à la Seconde Guerre mondiale est infinitésimale. En installant le drapeau allemand sur le fort de Douaumont nous avons cependant montré notre volonté. A l’Allemagne désormais de saisir le partenariat.

Revenons au rapport "Le Temps de l'Histoire". Où en est-on de sa mise en place ?
Le dossier avance. Si certains projets ont du mal à décoller en particulier ceux qui doivent se développer sur la commune de Verdun, nous serons prêts en 2014. La Meuse sera en capacité d'être attractive. Le programme du centenaire, qui prendra appui sur ses sites refondés pourra dès lors prendre son envol.

Quel rapport les Meusiens entretiennent-ils avec la mémoire 14-18 ?
Le travail sur le ressenti des Meusiens n'a jamais été effectué. J'en veux pour preuve un presque Meusien comme l'historien Fernand Braudel, qui ignore complètement la guerre 14-18. Il fait ses premières études sur la Meuse et en Meuse, il publie des dizaines de livres, mais jamais il ne parle de 14-18. Ce territoire a longtemps porté le deuil de son histoire. Il était devenu une zone de cimetières, un lieu de zone rouge, un département laissé-pour-compte, qui a vécu la Première guerre mondiale comme un fardeau, et, accessoirement, comme un lieu de pèlerinage. Tout le pari d’aujourd'hui est de montrer que l’histoire de la Première Guerre mondiale est un facteur positif de la vie économique à travers le tourisme qu’elle peut engendrer. La cathédrale de Reims est entrée dans l'histoire, pourquoi les champs de bataille ne le pourraient-ils pas ? Entrer dans l'histoire, c'est aussi entrer dans le tourisme historique.

Comment votre rapport a-t-il été accueilli dans le département ?
En Meuse, il y a un émiettement des acteurs mémoriels, et quand vous devez faire quelque chose il faut d'abord vous entendre avec eux. Mon rapport a donc été voté, mais sa mise en œuvre est longue. Je vais vous donner un exemple : dans le texte qui a été voté, il est prévu que l'ossuaire de Verdun soit réadapté dans sa scénographie et devienne le lieu de la mémoire sacrée. Ce point particulier du texte a été approuvé par tous. L'ossuaire de Verdun, qui a vu le jour grâce à Mgr Ginisty, évêque de Verdun et qui rassemble les ossements de 160 000 soldats, Français et Allemands est un lieu profondément sacré, patriotique et religieux... Et lorsque vous souhaitez appliquer ce point du texte et que vous demandez que les vitrines, qui contiennent des casques, des obus, des fusils, qui n'ont rien à voir avec la mémoire du sacré soient déplacées, vous n'y arrivez pas. On vous répond que cela fait 50 ans que ce casque est là et qu'il ne doit pas être bougé. Un autre exemple : le règlement du champ de bataille de Verdun est assorti de multiples interdictions qui datent des années 1930. Ce règlement doit être repensé.

Avez-vous rencontré d'autres résistances dans la mise en place de votre rapport ?
Oui. Ne serait-ce que sur les mots. Lorsque j'ai parlé d'une nécessaire adaptation à la demande sociétale, on m'a répondu que puisque le site de Verdun était sacré il n'y avait pas de raison de s'adapter. Mais il y a aussi des résistances économiques, des craintes que le développement du champ de bataille amoindrisse d'autres sites. Enfin, il y a des résistances dues à l'histoire associative. Lorsque vous avez en face de vous des associations qui ont été créées en 1920, et dont la philosophie date de cette époque, vous avez du mal à expliquer qu'il faut tenir compte de l’évolution de la société. Mais il n'y a pas de raison qu'on n'y arrive pas ! En deux ans, les associations ont adhéré à 99 % à cette politique, et celle-ci se met en œuvre progressivement.

Comment s'est déroulé la récente manifestation "Les Quatre Jours de Verdun" ?
L'idée des "Quatre Jours de Verdun" est d’encadrer la commémoration traditionnelle de Verdun, cérémonie qui a été créée en 1920, dans une thématique annuelle, avec un colloque, des expositions, des publications, des épreuves sportives, etc. En 2009, le thème était celui des tranchées, en 2010, celui des peintres de la Grande guerre, avec trois expositions, un colloque, une marche sportive, les cérémonies traditionnelles. Pour la journée du patrimoine, les 18 et 19 septembre derniers, on a ouvert un certain nombre de sites ; l'année dernière on en comptait 19. Enfin, pour le 11 novembre 2008, le Président de la République est venu, et le 11 novembre 2010, on fêtera le 90e anniversaire du choix du soldat inconnu (de nombreuses opérations sont prévues autour de cet anniversaire, NDR).

A-t-on une idée de retombées économiques que ce plan peut apporter ?
Très honnêtement, c'est difficile. Si on s'y prend bien, plusieurs milliers d'emplois pourraient être créés de manière directe et indirecte. La potentialité de la Meuse, c'est un million de visiteurs. Ce volume a existé dans les années 1930, mais la demande de la société à l'époque n'était pas la même : c'était une demande de pèlerinages funéraires.

Que répondez-vous à ceux qui sont hérissés par ce passage du temps du souvenir, que vous avez évoqué au début de l'entretien, à celui du tourisme historique ?
C'est à mon sens strictement un problème générationnel. Le temps du souvenir, c'est deux générations. La mémoire, c'est deux générations. Le temps de l'Histoire s'ouvre après la quatrième génération. Si vous mettez 25 ans par génération, nous sommes que nous le voulions ou non entrés dans le Temps de l’Histoire. Il nous appartient donc de conclure cette mutation en respectant les croyances de chacun.

Et ceux qui évoquent une "disneylandisation" de Verdun à propos de vos propositions ?
L’un des débats aujourd'hui en Meuse tourne autour de la sacralisation ou non du champ de bataille. Il y a ceux qui souhaitent mettre sous cloche ce lieu, et ceux qui s'opposent à cette politique. Les premiers accusent les seconds de vouloir "disnelylandiser" le champ de bataille. Moi je dis simplement qu'il faut adapter les champs de bataille à la demande de la société d'aujourd'hui. C'est quoi la sacralisation ? Le champ de bataille de Verdun a déjà été sacralisé une fois, lorsqu'on l’a livré à la forêt contre l'avis des anciens combattants. Les vétérans ont combattu la transformation de ce lieu en "zone rouge". Pour eux, c'était une catastrophe. Le même débat s’ouvre à nouveau, faut-il transformer le champ de bataille de Verdun en parc naturel. Si ce projet aboutit, ce sera la victoire des coléoptères et des grenouilles à ventre jaune sur l'Histoire ! Je suis opposé à ce projet. Il faut que toutes les générations s'approprient ce champ de bataille, qui appartient à une histoire commune de l'Europe. Si l’environnement doit être au centre de notre réflexion, l’Histoire avec un grand H doit demeurer le moteur de l’aménagement des sites.

Mais que répondez-vous à ceux qui disent que Verdun va perdre son âme dans cette opération ?
Sur le champ de bataille de Verdun, vous avez grosso modo trois types de sites. Des sites historiques, comme le fort de Vaux, le fort de Douaumont, Froideterre, Souville… Ces lieux, il faut en garder l'authenticité au maximum. Il faut que les visiteurs aient l'impression que c'était comme ça, le 11 novembre 1918 - ce qui est le cas d'ailleurs. Vous avez également des sites de mémoire funéraire : ossuaires, nécropoles… Là, il faut garder cette mémoire, mais surtout l'expliquer, lui donner un sens. Il n'est pas toujours facile pour des promeneurs de comprendre le sens de la tranchée des baïonnettes. Enfin vous avez le mémorial qui est le site pédagogique par excellence. Il doit être renforcé. Cette politique n’a rien à voir avec une quelconque "disneylandisation". L'implantation d'une stèle à Fleury-devant-Douaumont, en mémoire des lieutenants Herduin et Millant, deux fusillés pour l'exemple, est-ce de la «disneylandisation » ? En érigeant ce monument, je trouve au contraire que l'on répond aux interrogations que peut se poser aujourd'hui la société contemporaine.

Beaucoup de gens craignent que l'on trouve des restaurants, des magasins…
On a un seul restaurant sur le champ de bataille. Il s'appelle "L'Abri du Pèlerin". C'est un lieu extraordinaire où sont passés : Pétain, Poincaré, Genevoix… Aucun autre restaurant ne doit être construit. Verdun doit être la ville de l’accueil des touristes.

Comment allez-vous vous adapter face à l'offre du musée de Meaux sur la Grande guerre, qui ouvrira ses portes en 2014 ?
Si l'on répond par un musée à un musée, par une scénographie à une scénographie, on ne gagnera pas. Il n'y a plus de place pour un grand musée sur la guerre 14-18 après Meaux. L'investissement pour ce musée coûtera deux à trois fois celui mis en place pour la politique mémorielle en Meuse ! Alors quels sont les atouts de la Meuse face à cette création ? L'authenticité. L’authenticité de 500 sites visitables. Dans la région de Verdun vous avez une histoire, une mémoire. Ici les hommes se sont battus. L'offre de Meaux, celle de la scénographie, est donc complémentaire de celle que nous offrons à Verdun. Le Centenaire sera celui du retour à l’authenticité ou il ne sera pas. Face à ce défi, le département de la Meuse est le mieux placé.

Interview réalisée en août 2010. Merci à Serge Barcellini d'avoir répondu positivement à ma demande. Les 32 projets de la Mission Histoire sont détaillés dans un document à télécharger à cette adresse.

26 sept. 2010

"Une nuit dans les tranchées devant Reims"

Ci-contre : une carte intitulée "Faßbrücke bei Courcy (bei Reims)" ("Pont flottant près de Courcy, à proximité de Reims"), envoyée en 1915.

Voici le deuxième et dernier extrait que Paul chevalier consacre, dans son carnet de guerre, aux tranchées de Courcy. L'auteur s'est-il inspiré de la panique qui s'empare de la brigade dans la nuit du 8 au 9 novembre 1914 ? Quelques indices pourraient le laisser penser.

"La journée n’a pas été trop troublée ; le canon s’est fait entendre. Quelques aéros ont survolé nos lignes. Le jour diminue faisant place à la nuit ; il fait froid. Chacun a sa place maintenant ; pas un feu, même pas une cigarette, pas un cri, pas un mot : les ordres se communiquent à voix basse. Nos sentinelles sont placées à 20 mètres de nous. Chacun à sa place guette ; il fait nuit noire. Pan ! Un coup de feu à notre droite : c’est une sentinelle qui vient de tirer, puis un silence. Chacun regarde devant lui le mieux possible, mais à mon poste d’observation je ne vois rien, j’entends seulement le bruit du vent et, dans le lointain, une fusillade mêlée de canonnade. On se parle d’oreille à oreille, une patrouille est sortie pour voir ce qui se passe ; faire bien attention à ne pas tirer sur eux.
"La fusillade se rapproche. C’est un bruit qui arrive petit à petit comme la marée.
(Et) Nos chefs de surveiller le mieux possible. Hélas, il fait tellement nuit que nous ne voyons pas à quatre mètres devant nous. A gauche (vers le bois de Chauffour, NDLR) , la mitraille gagne. Des ordres sont donnés : nous sommes attaqués. Les hommes tirent sans arrêt. Le bruit devient terrible. Les hommes se disent : "Et notre 75, on ne l’entend pas." Le ciel est éclairé par de grandes lueurs et des éclairs qui sillonnent à droite et à gauche. Quelle nuit horrible ! La fusillade continue. Tout à coup, nos batteries ouvrent le feu, les obus passent sur nos têtes et éclatent devant nous. C’est un bruit infernal. En arrière de nos lignes, les canons de sièges envoient de gros obus sur les positions occupées par l’ennemi ; pour mettre le comble, leurs canons ouvrent le feu et crachent des obus et des boîtes à mitraille sur nous. Un nuage de fumée et de poussière nous envahit. On ne distingue plus l’un de l’autre tellement le feu est ardent. On croirait être éclairés par des lampes à ???. Jamais un homme ne pourrait franchir la ligne de feu. C’est un enfer ; pas un endroit n’est intact ; partout la mitraille tombe, les balles sifflent au-dessus de nous, de ces sifflements de reptiles, ou viennent s’aplatir devant nos parapets. Que ces moments nous semblent des heures.
Enfin, l’on sent un ralentissement de l’intensité. Du feu, nos batteries se lassent ; les batteries allemandes ont cessé aussi... Peu à peu, la fusillade diminue, puis le silence de la nuit fait place à ce terrible cauchemar. Chacun regarde autour de lui, content de revoir des camarades, car dans notre compagnie, les pertes ont été insignifiantes ; puis peu à peu, chacun reprend son calme et l’attente continue. De temps en temps, le canon se fait entendre, puis quelques coups. Un silence de nuit passe sur nos têtes ; cela fait une drôle d’impression . Le reste de la nuit se passe dans le calme. C’est là les heures les plus pénibles, car la réflexion se met de la partie. L’on songe aux êtres qui vous sont chers, restés là-bas, qui, en ce moment, dorment et ne pensent pas à vous ; oui cela est terrible. Enfin, les étoiles disparaissent et l’aube arrive. Les alouettes commencent à chanter et le jour tant demandé apparaît."

22 sept. 2010

"Des morts qui n'en finissent pas de mourir"*

Six disparus du 36e régiment d'infanterie sous Brimont, du 14 au 17 septembre 1914, signalés dans la revue "Sur le Vif".
De gauche à droite : Marcel Warlet et Alexandre Cavelier (disparus le 14/09), Albert Martin et Yves Leguern (disparus le 15/09), Alexandre Letulle et Marcel Quettier (disparus le 17/09).
S'il fallait donner une illustration de la férocité des combats de la Grande Guerre, le pourrait-on en évoquant le cas des soldats disparus ? Dès les premiers mois de la guerre, les longues listes d'anonymes perdus dans la fournaise font leur apparition ici et là. Dès son numéro 2, l'hebdomadaire Sur le Vif, photos et croquis de guerre, paraissant depuis le 1er novembre 1914, ouvre ses colonnes aux personnes sans nouvelle de leur proche. La revue leur propose d'envoyer un portrait du soldat introuvable, accompagné de quelques lignes d'informations. Dès lors, chaque numéro égrènera son inventaire de "glorieux disparus".  Pour le 36e, ils concernent essentiellement des hommes disparus en Belgique, en août 1914, sous le fort de Brimont, en septembre 1914, et en Artois, en septembre 1915. Une liste de fantômes, au corps sans doute pulvérisé par un obus ou qui se sont vu abandonnés dans le no man's land après une attaque infructueuse et dont l'identification a été rendue impossible (au début de la guerre, les plaques d'identité mise en service en 1881 et que chaque soldat portait généralement au poignet n'étaient fournies qu'à un seul exemplaire prélevé du corps lorsqu'il était retrouvé)… Avec la fin de la guerre, quelques-uns seront retrouvés dans les nécropoles aménagées par les Allemands pendant l'occupation. Mais la plupart, sans dépouille, continueront d'être pleurés des années durant.


* J'emprunte la formule au texte de Thierry Hardier et Jean-François Jagielski "Le corps des disparus durant la Grande Guerre : l'impossible deuil". Merci à Bernard Labarbe, Jérôme Charraud et Laurent Soyer pour leur travail sur les disparus dans la revue "Sur le Vif".

9 sept. 2010

Au pays des ombres

Une photo prise par Fernand Le Bailly, dans les tranchées de Courcy, en novembre
1914 : "Notre tranchée de 1re ligne, cavalier de Courcy. Pas chaude la nuit !"
Voici les premières lignes non datées écrites par Paul Chevalier dans la plaine de Courcy. Froid, pluie, nuit... C'est l'heure de la relève pour une compagnie qui va en première ligne.


"La journée a été mauvaise ; la pluie, le vent ont donné aux heures présentes un peu de tristesse dans nos cœurs. La nuit vient sans que le jour n’ait paru complètement. Pas un moment les rayons du soleil n’ont apparu pour réchauffer nos cœurs ; c’est notre compagnie qui prend les tranchées de première ligne. On distribue un peu d’aliments, du pain, des sardines, du chocolat et chaque gradé réunit ses hommes, fait l’appel, il ne manque personne . 
En route sans un bruit, pas de feu surtout, l’ennemi est à 1500 ou 1800 mètres. La pluie et le vent font rafales, les hommes marchent sans un mot, on ne se distingue pas. Le second rang ne voit pas le premier, une nuit noire. Le sentier que nous suivons est tortueux et rempli d’ornières, les hommes buttent et tombent parfois, ils se relèvent sans un mot et reprennent leur place. La tempête redouble, on approche des lignes. On s’arrête, on se couche. Au ciel on voit des longues lueurs à droite et en face le canon gronde, on voit de temps à autre comme un éclair, c’est une bouche qui crache. On repart à travers d’énormes trous remplis d’eau. Ces trous sont faits par les obus. Quelquefois, pour ne pas dire souvent, on met le pied dedans et nous voilà mouillés. L’ennemi qui jusqu’à présent n’avait fait marcher ses canons, nous envoie quelques coups de feu. Cela nous importe peu, car la ligne que nous nous allons remplacer est là pour répondre. 
Enfin nous arrivons à notre emplacement. Chacun prend sa place de tirailleur ayant, je vous l’assure, de faire le moins de bruit possible. Les ordres sont transmis d’oreille à oreille. On organise le service, les uns pour les patrouilles, les autres comme sentinelles, car la nuit personne ne dort depuis le grand chef jusqu’au simple soldat. Une fois que l’on est casé, les premières heures passent souvent dans le calme. Chacun arrange la tranchée, la consolide se préserve du froid et de la pluie. 
La tranchée par elle même est une rigole creusée à hauteur de la poitrine, large de 50 cm à 1 m. Avec la terre que l’on retire, on fait un parapet devant soi aussi épais qu’il est possible pour empêcher les balles de passer ; chaque homme creuse ce que l’on appelle un créneau, sorte de couloir pour pouvoir tirer et distinguer devant soi. De place en place, il y a des postes d’observation réservés aux gradés d’ou l’on voit sans être vu. Une fois ces tranchées creusées, on les aménage : on creuse en arrière un couloir pour les cabinets, et, en arrière, encore une vaste chambre beaucoup plus profonde où les hommes peuvent se reposer . Le jour, cette chambre est couverte de bois de toutes sortes, de cailloux et par dessus de la terre sur un mètre. A l’intérieur, on y met de la paille et les hommes se couchent sans se déshabiller. Il y fait chaud par n’importe quel temps. La nuit, la surveillance est très vive. Les sentinelles se trouvent à 25 mètres en avant et sont quelquefois aux prises avec les patrouilles. De là, des coups sont échangés. Le canon ne se fait entendre qu’à la tombée du jour ou au petit jour, mais rarement en pleine nuit. Chaque homme a sa place qu’il garde durant l’occupation , c’est-à-dire pendant quatres jours. Là, il s’arrange une case pour se mettre à l’abri des obus ou des intempéries. Quelquefois, pendant le jour, les hommes causent entre eux, mais la vie en général est très monotone."


Pour lire la suite du carnet de Paul Chevalier sur les tranchées, à Courcy, c'est ici.

5 sept. 2010

Paul Chevalier, nuits et cafard

Outre les témoignages de Jules Champin, de Jean Hugo, et les photos de Fernand Le Bailly, un nouveau témoignage écrit par un combattant du 36e régiment d'infanterie vient de nous parvenir. Il s'agit du journal, tenu de novembre 1914 à février 1917, par Paul Chevalier.
Paul, Henri, Emile Chevalier naît le 5 septembre 1885. Il démarre son service militaire le 5 octobre 1908 et reçoit, au 156e régiment d'infanterie, caserné à Toul, le certificat d'aptitude à l'emploi de chef de section dans la réserve, ce qui lui permet d'avoir le grade d'adjudant au début de la guerre. Rappelé le 30 juillet 1914 à la caserne située 7, place des Batignolles, à Paris, dans le 17e arrondissement, il est affecté au 36e régiment d'infanterie de Caen, où il effectue une grande partie de la guerre.
Il est promu sous-lieutenant de réserve à titre temporaire pour la durée de la guerre le 7 octobre 1915, alors que le régiment se trouve dans la Somme. Cette même année, son frère Henri  (le 23 septembre 1915) est tué à la main de Massiges. Pendant la guerre, Paul reçoit la médaille militaire et deux citations à l'ordre de l'armée et du corps d'armée, lors de l'offensive du 25 septembre 1915, en Artois, et lors de l'attaque de Douaumont, le 22 mai 1916. En première ligne, il est blessé le 13 juillet 1917 près d'Urvillers (Aisne) en recevant des éclats de grenade au bras gauche et dans le rein. Puis il quittera le régiment pour être nommé lieutenant au 508e régiment de chars de combat.
Après guerre Paul Chevalier travaille au comptoir d'escompte de Paris, et suit des périodes de formation comme officier de réserve. Il est élevé au grade de chevalier de la légion d'honneur en 1923, et sera nommé capitaine six ans plus tard pour être rayé des cadres de la réserve le 6 décembre 1934. Son petit-fils, qui demeure à Strasbourg, nous a fait parvenir plusieurs documents écrits de la main de Paul. Il s'agit de feuillets écrits au crayon de bois, à peine lisibles, de lettres, et de coupures de presse de l'époque où le 36e RI est évoqué. Ces papiers sont complétées de photos, prises vraisemblablement dans les bois de Beaumarais, à Verdun, et en mars 1916.
S'il fallait trouver un registre au manuscrit de Paul Chevalier, ce serait celui de la douleur. Immergé dans cette tuerie, le jeune homme de 29 ans en 1914, exempt de tout esprit revanchard, souffre de sa situation et de celle de ses camarades. Mais il sait être aussi un étonnant narrateur lorsqu'il rapporte les relèves effectuées en pleine nuit et le sombre quotidien du "poilu" dans la tranchée de première ligne.

La guerre du soldat Paul Chevalier (36e RI)
(A suivre...)