Pourquoi ce blog et comment le lire ?

Cette page, qui n'a pas la prétention d'être exhaustive, est un hommage rendu aux hommes du 36e régiment d'infanterie que mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, a côtoyés, parfois photographiés pendant la Première Guerre mondiale. Elle souhaite conserver et transmettre leur souvenir. Elle est conçue à partir de témoignages, d'écrits et d'archives personnels qui m'ont été envoyés, en partie par des descendants de soldats du 36e. Elle est aussi un prétexte pour aller à la rencontre d'"invités" – historiens, passionnés de la Grande Guerre, élus, écrivains... – qui nous font redécouvrir aujourd'hui ce titanesque conflit. Elle est enfin un argument pour découvrir tous les prolongements de ce gigantesque conflit dans le monde d'aujourd'hui.
Comment consulter cette page ? Vous pouvez lire progressivement les messages, qui ne respectent pas un ordre chronologique (ils évoquent, par exemple, l'année 1915 ou 1914). Vous pouvez aussi avoir envie de vous attarder sur une année ou un secteur géographique : pour cela, cliquez dans la colonne à gauche dans la rubrique "Pages d'histoire du 36e" sur la période et le lieu qui vous intéressent. Tous les messages seront alors rassemblés pour vous selon l'ordre de publication.
Comment rentrer en contact ? Pour de plus amples renseignements sur ce site, ou me faire parvenir une copie de vos documents, vos souvenirs ou remarques, écrivez-moi. Mon adresse : jerome.verroust@gmail.com. Je vous souhaite une agréable lecture.

Avertissement : Si pour une raison quelconque, un ayant-droit d'une des personnes référencées sur ce site désire le retrait de la (les) photo(s) et des informations qui l'accompagnent, qu'il me contacte.
Affichage des articles dont le libellé est 1914-La bataille de la Marne. Afficher tous les articles
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22 sept. 2010

"Des morts qui n'en finissent pas de mourir"*

Six disparus du 36e régiment d'infanterie sous Brimont, du 14 au 17 septembre 1914, signalés dans la revue "Sur le Vif".
De gauche à droite : Marcel Warlet et Alexandre Cavelier (disparus le 14/09), Albert Martin et Yves Leguern (disparus le 15/09), Alexandre Letulle et Marcel Quettier (disparus le 17/09).
S'il fallait donner une illustration de la férocité des combats de la Grande Guerre, le pourrait-on en évoquant le cas des soldats disparus ? Dès les premiers mois de la guerre, les longues listes d'anonymes perdus dans la fournaise font leur apparition ici et là. Dès son numéro 2, l'hebdomadaire Sur le Vif, photos et croquis de guerre, paraissant depuis le 1er novembre 1914, ouvre ses colonnes aux personnes sans nouvelle de leur proche. La revue leur propose d'envoyer un portrait du soldat introuvable, accompagné de quelques lignes d'informations. Dès lors, chaque numéro égrènera son inventaire de "glorieux disparus".  Pour le 36e, ils concernent essentiellement des hommes disparus en Belgique, en août 1914, sous le fort de Brimont, en septembre 1914, et en Artois, en septembre 1915. Une liste de fantômes, au corps sans doute pulvérisé par un obus ou qui se sont vu abandonnés dans le no man's land après une attaque infructueuse et dont l'identification a été rendue impossible (au début de la guerre, les plaques d'identité mise en service en 1881 et que chaque soldat portait généralement au poignet n'étaient fournies qu'à un seul exemplaire prélevé du corps lorsqu'il était retrouvé)… Avec la fin de la guerre, quelques-uns seront retrouvés dans les nécropoles aménagées par les Allemands pendant l'occupation. Mais la plupart, sans dépouille, continueront d'être pleurés des années durant.


* J'emprunte la formule au texte de Thierry Hardier et Jean-François Jagielski "Le corps des disparus durant la Grande Guerre : l'impossible deuil". Merci à Bernard Labarbe, Jérôme Charraud et Laurent Soyer pour leur travail sur les disparus dans la revue "Sur le Vif".

10 août 2010

Le flâneur du 36e : L'histoire au balcon


Perché sur la butte de Brimont, face à la route menant à la Verrerie. Au pied de la petite colline, la plaine où le 36e régiment s'enfouira dès le mois d'octobre 1914, et ce, pendant deux mois.

28 juil. 2010

"Le temps d'arrêt tant redouté"

Une photo de Fernand Le Bailly issue de son album, légendée ainsi :
"Papa, bibi de 2e classe. Nous venions de nous battre durant 14 jours,
sans répit (bataille de la Marne). Un peu fatigué, mais pas du tout démoralisé".
Suite et fin du récit de Fernand Le Bailly dans les combats autour de Brimont à la mi-septembre 1914. Avec son camarade Grégoire, de la coloniale, il tente d'enrayer la progression des Allemands.


"Et alors qu'au milieu de ce charnier, de cet enfer sans nom, ils nous eut été si facile à Grégoire et à moi de trouver un autre endroit, un coin où l'on puisse s'abriter davantage… comme le firent du reste les deux seuls officiers qui nous commandaient et que je n'ai jamais vus durant 2 jours ½ et 2 nuits, nous n'avons pas bougé de deux mètres.
Tous les deux nous sommes restés là, à tirer avec cette Cie (
compagnie, NDR) formée par divers débris – divers rescapés, au nombre de deux cents environ.
C'est ce jour-là qu'étant couchés coude à coude, à cinq, et tirant sans relâche, vers 4 h du soir, sous une pluie d'obus, un "105" s'abattit sur nous ou à côté, je ne l'ai jamais su.
Grégoire était à ma droite, les trois autres à gauche. Tout à coup, je me sens plonger dans la nuit, je ferme les yeux, un bruit de tonnerre ; je me secoue. J'aperçois la tête de Grégoire sortant de la terre, il me regarde d'un air abruti. Je jette un coup d'œil à gauche, j'aperçois mes trois camarades, toujours couchés, le fusil entre les mains. Je poussai celui qui est à ma gauche et lui crie pour qu'il m'entende : "
Comment trouves-tu le chocolat ?" A ma droite, la réponse ne se fait pas attendre, Grégoire vient de retirer un éclat d'obus, d'environ 35 cm de long, enfoui entre lui et moi, il me le présente en criant : "Tiens, v'la l'morceau de la casserole dans lequel on l'a cuit !"
Je ne puis m'empêcher de rire et à nouveau, je secoue mon camarade de gauche. Je m'aperçois qu'il était mort. Quelques instants après, je faisais l'horrible constatation qu'il en était ainsi des deux autres !
Comment les tr
ois malheureux ont-ils été tués ? Ils n'ont pas crié, ils ne portaient trace d'aucune blessure ? Ceci reste et restera toujours un mystère pour moi.
La pluie n'arrêtait pas. Les obus redoublaient d'intensité et tout autour de nous, ce n'était que morts, blessés, sacs et fusils abandonnés cependant que, les Allemands ayant réussi à nous prendre de flanc regagnaient du terrain et cherchaient à nous envelopper.
Il fallait hélas reculer ou se faire tuer sur place jusqu'au dernier. Ce dernier "mode d'emploi" fut le choix de notre colonel. "
Tenez, les enfants, tenez ferme jusqu'au bout" , tel fut son ordre qui circula de bouche en bouche. Le drapeau du 36e qui se trouvait le long du canal, derrière nous, venait de recevoir un éclat d'obus – déjà, le colonel l'avait fait entourer de sa garde. L'heure devenait de plus en plus critique. Une charge à la baïonnette sauva de nouveau la situation. De nouveau, les Allemands durent se replier. La nuit arrivant, nous en profitâmes pour nous porter plus à l'arrière, 200 m environ sur la ligne de défense naturelle du canal.
Ah quelle vision, quel spectacle nous était réservé ! Le long de ce canal, ce n'était que morts et blessés – quartiers de bœufs, de moutons, caisses de munitions, sacs remplis de pain et de denrées de toutes sortes. Le tout mélangé à une boue infecte d'où s'exhalait des odeurs ignobles, tandis que des cadavres d'hommes et de chevaux flottant dans ce même canal, nous interdisaient de boire cette eau.
Et nous en bûmes cependant, à longs traits ! Et nous mangeâmes aussi de ce pain en bouillie.
Nous passâmes notre nuit couchés pêle-mêle dans la boue. Vers 3 h du matin, la bataille recommençait (
sans doute la nuit du 16 au 17 septembre 1914, NDR). A 9 h, ordre nous arrivait de nous replier sur Merfy.
Comment durant 5 jours, nous nous étions battus sans répit, contenant l'adversaire, le refoulant même, et il fallait céder tout ce terrain si vaillamment défendu ?
Hélas, oui ! C'était l'ordre. Le colonel Bernard, les larmes aux yeux, nous rassembla et nous soutenant les uns les autres, nous longeâmes ce canal pendant 4 km, en bon ordre, muets, incapables de parler car chacun de nous sentait, comprenait que c'était là, pour longtemps, le temps d'arrêt tant redouté.
Ainsi se termina, pour nous, 36e, la belle offensive à laquelle nous prîmes part sur la Marne.
Elle avait duré 14 jours."



Avec cet extrait, le texte de Fernand Le Bailly, long de 63 000 caractères tapés à la machine à écrire, à partir sans doute de notes prises dans les bois de Beaumarais, s'achève. Mon arrière-grand-père, qui connaîtra pratiquement l'intégralité du conflit, n'écrira pas d'autre récit, sinon quelques lettres à ses proches. Ce récit sera transmis à son fils, Jean Le Bailly, qui me le fera parvenir. Qu'il en soit ici remercié à titre posthume.

26 juil. 2010

Fraternité, commodités et frugalité

La rue de la gare, le long des bois de Soulains. Le talus du chemin de fer,
où s'est battu Fernand Le Bailly, apparaît au bout du champ.
Où l'on retrouve le soldat Fernand Le Bailly, du 36e régiment d'infanterie. Après avoir échappé aux Allemands, et trouvé refuge dans la petite gare de Courcy-Brimont, l'homme rejoint son unité, placée le long du talus du chemin de fer qui relie Reims à Laon, et tente (sans doute le 16 ou le 17 septembre), avec ses camarades, d'endiguer l'assaut des Allemands. Voici la suite de son récit tel qu'il le consignera quelques mois plus tard.


"Trois heures plus tard, nous étions couchés en tirailleurs le long du talus du chemin de fer, tirant sans cesse sur les Allemands qui se trouvaient de l'autre côté. A 9 h du soir, nous tirions encore sans que que ni d'un côté, ni de l'autre, un mètre de terrain n'ait changé de mains.
A ce moment, alors nous parvint l'ordre de charger à la baïonnette ; nous allions nous élancer quand un contrordre survint. Seul, un bataillon qui se trouvait à notre gauche fut chargé de l'assaut qui fut décisif. Les "Boches" reculèrent et finalement battirent en retraite au milieu du champ d'aviation pour se réfugier ensuite dans les bois de Soulains, vers la gauche.
Nous couchâmes sur nos positions avec ordre pour le lendemain de les déloger des bois.
Un soldat du nom de Grégoire, un colonial, me voyant partir dans la direction d'une meule de paille distante d'environ 600 m de nous eut un geste pour moi comme seuls, entre nous, sur le champ de bataille, nous en avons. Il ne manque pas de beauté dans sa simplicité, on trouvera dans ce trait, répété à chaque instant sous mille formes différentes un exemple de ce sentiment indéfinissable qui existe chez tous à un degré plus ou moins développé et qu'on nomme couramment : la fraternité d'armes.
Il pleuvait à verse – trempés que nous étions et l'intensité du feu diminuant, je pars donc vers cette meule chercher de la paille pour Grégoire (qui me semblait harassé) et moi, enfin de nous en protéger durant la nuit.
Or, sans que je lui dise quoi que ce soit, Grégoire m'a deviné – s'élance, m'arrête et me dit "
Le Bailly, c'est mon tour, tu nous as sauvé la peau à tous hier, il y a encore beaucoup de balles qui passent dans la plaine où se trouve la meule, tu es marié, reste, moi j'y vais." Et ½ heure après, je revis mon Grégoire(soldat indiscipliné s'il en fut !) arriver avec deux bottes de paille et me dire "Tiens, t'as plus de tabac, j'en ai trouvé dans le sac d'un copain qui est tué : tu n'as pas d'outil, je vais te faire un lit." Et il se mit à creuser mon trou le long du talus, me recouvrit de paille, et je m'endormis, la cigarette aux lèvres, tandis que lui comptait ses cartouches et les miennes et me disait : "Eh bien mon vieux, je m'en vais au ravitaillement." Au petit jour, Grégoire, malgré les obus et les balles sommeillait du sommeil du juste, trempé comme une soupe (il m'avait donné toute sa paille !) A côté de moi : un tas considérable de cartouches et… ô bonheur : 2 biscuits et un paquet taché de sang !
Intrigué, je réveille Grégoire. Nous roulâmes une cigarette et en deux mots il m'expliqua : "
Tu comprends, tes patates d'avant-hier sont loin, rien bouffé hier… Rien bouffé cette nuit, presque plus de cartouches, j'ai été au ravitaillement."
Il avait tout simplement fouillé nos camarades tués la veille, au milieu desquels nous étions et en avait rapporté ces cartouches, les deux biscuits et… dans le paquet : de la cassonade. Où diable avait-il trouvé ce sucre brut, je ne l'ai jamais su.
Ce matin-là, n'ayant rien mangé d'autre que les pommes de terre en question depuis près de 36 heures, nous eûmes la joie, à dix, de manger deux biscuits et de la cassonade.
Ordre arriva de partir en avant. Nous n'allâmes pas loin, hélas ! L'ennemi, durant la nuit, s'était réorganisé.
Dans le champ d'aviation où, par bonds, nous avancions sous les rafales d'obus et sous un feu violent de tirailleurs "Boches" dissimulés dans les tranchées à environ 150 m de nous, nous fûmes fauchés comme du blé mur. Il fallut se replier.
Nous regagnâmes donc le talus de chemin de fer. Grégoire et moi nous retrouvâmes heureusement, nous nous réinstallâmes "dans nos trous" .
(...)
Qu'étaient devenus mes camarades Lhostis et les autres "rescapés" , je ne sais ?"



(A suivre…)

16 juin 2010

Marmites et fourchettes

Selon sa citation, le futur capitaine Eugène-Victor Girard
(qui s'illustrera à Neuville-Saint-Vaast en juin 1915)
"a par quatre fois repoussé à la baïonnette, en tête de sa
compagnie, les 16 et 17 septembre,
de violentes attaques allemandes
" devant les bois de Soulains.

Après la charge du 16 septembre, les Allemands tentent, dans la nuit, une nouvelle attaque à partir des bois de Soulains, qui est également repoussée par les soldats du 36e régiment d'infanterie. Au petit jour du 17, un troisième assaut se voit refoulé, puis deux autres à 12h00 et à 16h00. Chaque combat se répète inlassablement : les soldats de Guillaume sortent du bois en courant (parfois aux cris de "cessez-le-feu" ou "France que j'aime", selon le commandant du régiment) sous la protection de leur artillerie et se précipitent vers le talus du chemin de fer, aux mains des Normands, pour essayer de s'en emparer. Puis après un combat souvent à la baïonnette, les Allemands, n'ayant pu se rendre maître du remblai, refluent vers les bois pour y trouver une relative protection. Les Normands sont alors dans l'incapacité de les pourchasser, car dès qu'ils se lancent à leur poursuite ils sont fauchés par les mitrailleuses allemandes placées en enfilade.
Si le combat rapproché à la baïonnette, "à la fourchette", caractérise ces journées d'engagement, c'est surtout la violence de ces journées et l'expérience du feu qui marquent les combattants. Fernand Le Bailly, soldat au 36e, après avoir rejoint son régiment, témoignera de cette sauvagerie dans son récit sur la bataille de la Marne : "Durant cette nouvelle journée de combat – la quatrième -, je vis défiler certes, au moins 600 blessés. Les uns soutenant leur bras à moitié déchiqueté ou n'ayant plus de figure humaine ou bien, s'aidant de leur fusil comme béquille, se traînaient péniblement dans la direction du canal pour bien souvent, hélas, attraper une nouvelle balle ou éclat d'obus qui les clouait sur place. J'ai vu une section entière : 52 hommes qui, voulant traverser la voie, anéantie littéralement en 4 secondes par le feu d'une mitrailleuse qui nous tirait dessus à 200 m - 3 hommes seuls revinrent à côté de nous, au talus. Les autres, tués ou blessés restèrent sur la voie. J'ai vu là, les braves qui, avec un pied coupé ou deux balles dans le corps… courir sans crier ou bien, se coucher, le long d'une haie et attendre la mort en ne demandant qu'une chose : «A boire» ou s'écrier «Maman» , «Ma femme» ou, très souvent encore «Vive la France»."
Pour certains, qui n'ont pas connu Charleroi, ce fut la première expérience des bombardements, entre autres des terribles "marmites". Le soldat Auguste Cômes, natif de Mannevillette, grièvement blessé ce jour-là, racontera bien des années plus tard en quelques mots l'horreur absurde de ces moments : "Dès la blessure ressentie, je dis à mon copain juste à côté de moi: «Guette ma jambe»... Pas de réponse… Le copain avait eu la tête emportée… Il était décapité." Touché par un éclat d'obus à la jambe gauche et à la main droite, le soldat Cômes sera emmené sur une civière hors du champ de bataille, puis momentanément abandonné sur place par les brancardiers à cause des tirs allemands. Secouru de nouveau, il sera amené sur le parvis de la cathédrale de Reims, où, selon son récit, les blessés étaient "triés" en fonction de la nature et de la gravité de leurs blessures. Ils seront ainsi des dizaines à être acheminés à Reims, à dix kilomètres de là, et soignés sous les bombardements dans des structures sanitaires improvisés, sur des matelas, des paillasses, des canapés ou sur de la paille : à l'hôpital auxiliaire (HA) n°101, dans l'Ecole professionnelle de filles, 23, rue de l'université, où sera pansé Jules Champin et où mourra, parmi tant d'autres, Henri Osmont, originaire de Trouville ; à l'HA n°47, dans l'usine Sainte-Marie, rue Boudet, où décèdera Emile Aze, natif de Ryes ; à l'HA n° 59, dans la clinique Lardennois, 21, rue de Savoye, où Aimé Lemullois, né dans le petit village de Bazenville (à 5 km de Ryes…), rendra son dernier souffle…
Selon le commandant Bernard, qui rédigera un rapport le 21 septembre sur cet engagement, les pertes du régiment sur ces cinq journées seront, hormis le 2e bataillon, enfermé au château de Brimont, de 750 hommes. Sur cette même période, pour les trois départements de la Basse-Normandie, 89 soldats du 36e RI sont déclarés "morts pour la France" sur le site Mémoire des Hommes. Dix-neuf possèdent une sépulture dans une nécropole militaire : à Reims (7), Sillery (5), Sommepy-Tahure (4), Suippes (2) et Soupir (1).

Merci à Laurent Langlet pour le témoignage de son arrière-grand-père.

5 juin 2010

Bernard broie du noir

Le 16 septembre, les Allemands partis
des pentes de Brimont (en bleu foncé) conquièrent
les bois de Soulains (en bleu clair)
Que reste-t-il des combats du 16 septembre 1914 dans les bois de Soulains ? Quelques compte-rendus hâtivement griffonnés par Bernard, commandant du 36e régiment d'infanterie, conservés aujourd'hui dans les cartons de la 5e division. Des vieux papiers jaunis, réunis par une épingle rouillée, qui égrènent leur poids d'angoisse et d'inquiétude.
Dès 16 heures, ce jour-là, le lieutenant-colonel évoque en effet d'un combat d'une brutalité "inouïe". Les Allemands, une fois maître des bois de Soulains, continuent sur leur lancée et progressent en quelques minutes, en direction du talus de la ligne de chemin de fer Reims-Laon, à 150 mètres de là, où sont retranchés les Normands. Cette attaque est soutenue par deux batteries ennemies et des mitrailleuses, qui descendent des pentes du village de Brimont et s'arrêtent à un kilomètre du canal. Pour arrêter les soldats de Guillaume, Bernard jette quatre compagnies du 36e, un bataillon du 43e RI (le bataillon de Lille), appuyés par les batteries du 15 régiment d'artillerie de campagne de Douai. Avec succès : repoussée "avec une égale violence", la ruée allemande reflue bientôt vers les bois de Soulains. "Les pertes éprouvées par les Allemands paraissent lourdes, note Bernard. Ils n'ont du reste pas attendu la charge (des Français, NDR) et ont fui aux cris de "En avant !". Malheureusement leurs sections de mitrailleuses qui nous pressent de flanc nous empêchent de compléter notre succès et nous devons nous contenter de les poursuivre par le feu."
Selon le JMO du 36e RI, "la section de mitrailleuses (française, NDR) au premier étage de la maison du garde-barrière a tiré plus de 4 000 cartouches sur les Allemands qui s'infiltraient au sud des bois sur le champ d'aviation (situé au sud des bois de Soulains, NDR)." L'artillerie a également canonné la ferme de l'Allouette, qui servait de poste de secours aux médecins des 1er et 3e bataillon du 36e dans laquelle les Allemands avaient installé leurs mitrailleuses. Les médecins et les brancardiers qui n'ont pu être prévenus de la fuite du 84e RI ont été fais prisonniers, et l'on a vu des brancardiers français mêlés aux brancardiers allemands relever de nombreux soldats, blessés par les mitrailleuses françaises établies à la maison du garde-barrière. "Le régiment est fatigué par cinq jours et cinq nuits de combats, poursuit l'officier. Ce qu'il en reste manque d'officiers. Huit officiers sont blessés dans ces dernières journées (...) J'aurai besoin d'un renfort de troupes solides pour tenir demain toute la journée." Au soir, Bernard entend piocher dans le petit bois. Selon lui, l'ennemi enterre ses morts, car il ne voit aucune tranchée établie aux lisières des futaies au petit matin.

30 mai 2010

Gueule de bois à Soulains

Les bois de Soulains, ici à gauche, furent un des tombeaux
des Nordistes du 84e régiment d'infanterie, en 1914.
Il est impossible d'imaginer les abîmes de perplexité dans lesquels furent plongés les commandants Navel et Duchemin, chefs de bataillon du 36e et du 129e régiment d'infanterie, le 16 septembre 1914. De leur poste d'observation au château de Brimont, où les deux officiers supérieurs suivaient avec attention l'assaut des troupes depuis près de vingt-quatre heures, ils purent voir, en fin d'après-midi, des soldats français fuir les bois de Soulains devant les Allemands, et se réfugier à 200 mètres derrière la voie ferrée qui relie Reims à Laon, où un régiment d'artillerie français s'était retranché. Les Français ayant déserté ce petit bois, le dernier lien qui reliait les deux bataillons du château à leurs régiments venait de disparaître (voir cette carte)… Près de 1500 hommes se retrouvaient quasiment encerclés, sans espoir de ravitaillement, condamnés, à terme, à une capture par les Allemands.
Difficile, pour autant, d'incriminer les Avesnois du 84e régiment de cette débandade (selon toute vraisemblance, ces soldats en déroute appartenaient à cette unité). Arrivés avec le 1er corps d'armé à Reims le 12 septembre au terme d'une équipée qui a démarré, en Belgique, un mois plus tôt, ces hommes se sont battus à Dinant et ont soutenu le repli de l'armée du général Lanrezac. Engagés à Guise, ils sont de ceux qui chargèrent, dans le nuit du 29 au 30 août, sur la ferme de Louvroy, baïonnette au canon, à la lueur des meules de pailles incendiées. Ils ont enfin connu un véritable combat de rues à Châtillon-sur-Morin, le 6 septembre, où de nombreux officiers ont été mis hors de combat, dans une lutte parfois de maison à maison. Fatigués et exsangues, les compagnies du régiment durement éprouvées ont été complétées par des hommes du dépôt de la dernière classe de réserve. Mal équipés, ils présentent, selon l'aveu du commandant du 3e bataillon (retranscrit dans le JMO du régiment), un "esprit général médiocre". Ils sont pourtant engagés, dès le 14 septembre, pour appuyer une hypothétique attaque en direction du village de Brimont.
Dans la nuit, les combattants du 84e relèvent un autre régiment à la lisière sud des bois de Soulains, en liaison avec le 36e régiment. Le troisième bataillon du régiment d'Avesnes-sur-Helpe occupe l'est du bois, et détache, vers l'est, une compagnie sur la ferme Modelin. Mais avec le matin, les premiers obus de 77 et 105 accablent les combattants dans le bois. Les bataillons ne peuvent déboucher dans la plaine de Brimont tant celle-ci est battue par l'artillerie et les mitrailleuses allemandes. Pendant plusieurs heures, le 15 et le 16 septembre, le régiment essaie de résister à une forte attaque enveloppante de l'infanterie ennemie, accompagnée de mitrailleuses. Mais les Allemands, supérieurs en nombre, débordent les bataillons et infligent de nombreuses pertes, notamment dans l'encadrement des compagnies. Enfin, les contre-attaques des Avesnois sont reçues presque à bout portant par les mitrailleuses MG, obligeant les compagnies à se replier.
Ce sont donc des hommes accablés qui se réfugient derrière les lignes françaises et abandonnent les bois de Soulains le 16 septembre. Le 36e régiment d'infanterie, qui a évacué le bois vers midi, est rappelé en urgence. Car vers 16 heures, les Allemands, poursuivent leur attaque et lancent un assaut brusqué sur les lignes françaises établies aux cavaliers de Courcy, à l'ouest du bois...

24 mai 2010

Havre au bord du canal

Avant de poursuivre l'évocation des journées de septembre 1914 par le récit de l'engagement dans les bois de Soulains, revenons sur le témoignage de mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly. Sa section étant désignée comme flanc-garde du bataillon parti au château de Brimont, il se retrouve, le 14 septembre 1914, encerclé dans la plaine en face du château de Brimont. Il va en réchapper en passant au travers des lignes ennemies. Sorti du combat, il  arrive dans le secteur du 129e RI ("nous arrivâmes aux premières maisons du village de Courcy-Brimont"), puis redescend vers Reims pour finalement retrouver son régiment.

"J'essayai de remuer Apere
(un Normand que Fernand a rencontré le 3 septembre, à son arrivée en France et qui fut blessé ce jour-là, NDR), il me pria, me supplia de le laisser là – ce que je fis – à regret mais, d'autre part, n'étions-nous pas 18 existences ? Il fallait décider rapidement. Nous dûmes le laisser, et dans une course diabolique, nous nous lançâmes Lhostis et moi en avant, à travers les lignes «Boches» dans la direction de Courcy. Nous essuyâmes très peu de balles. Nous arrivâmes enfin dans les avant-postes français. Nous étions sauvés ! Les dix-huit étaient présents à l'appel –, – il en arriva quatre autres vers 1 h du matin. Voilà ce qui restait de la section. Quant au bataillon, nous sûmes le lendemain, qu'entouré, cerné dans le château qu'il avait enlevé, il s'était défendu jusqu'au bout et que ceux qui ne furent pas tués y furent faits prisonniers.

Le pont du canal de Courcy.
Il pouvait être minuit quand, mes camarades rescapés et moi, après maintes difficultés, nous arrivâmes sur les bords du canal de la Marne à l'Aisne. La nuit, très noire (c'était du reste ce qui nous sauva et nous aida à traverser les lignes ennemies sans recevoir trop de balles) nous empêchait de nous rendre un compte exact de l'endroit où nous nous trouvions. Enfin, après recherches faites dans le plus grand silence, nous arrivâmes aux premières maisons du village de Courcy-Brimont quasi occupé par l'ennemi.
Nous étions, je crois l'avoir dit, complètement exténués : nous avions peine à tenir debout, notre faiblesse était extrême et quelques-uns d'entre nous n'y tenant plus, tombant d'inanition, s'étendirent pour dormir. Ce fut une brave femme à qui je donnai 10 francs (une verrière Royan) qui nous sauva. Il lui restait des os de mouton et des pommes de terre. Elle nous fit cuire le bout, et une heure après, tous réunis à quatre pattes autour de la marmite, nous en dévorâmes littéralement le contenu à pleines poignées.
Je dois dire que jamais je n'ai mangé de meilleur appétit. Ah, non… cette joie de manger quand on a faim au point que vous en arrivez à ne plus voir devant vous, à ne plus penser à rien sauf… manger, manger n'importe quoi, mais manger !
Cette brave femme, je me souviens, seule, avec quatre petits enfants, me prit à part au moment où j'allai lui faire mes adieux et elle me dit : « Les Allemands sont là, dans quelques maisons situées plus loin. Fuyez tous dans cette direction. » Lhostis et moi rassemblâmes nos camarades à qui nous communiquâmes la nouvelle. J'entends encore leurs réflexions : « Les Allemands ! Eh bien, ils peuvent venir… Nous n'avons plus de cartouches, mais nous avons encore nos baïonnettes, etc. » L'estomac rassasié, ravi… avait rendu à tous ce qui nous manquait : des forces.
Et nous marchâmes ainsi, baïonnette au canon, le long du canal dans la direction de Reims jusqu'à un petit bâtiment ouvert à tous les vents qui nous sembla très « confortable » pour y passer le reste de la nuit. C'était la petite gare de Courcy-Brimont.
La gare de Courcy-Brimont où Fernand Le Bailly et ses camarades ont trouvé refuge.
Qu'avions nous dormi de temps là-dedans ? Je ne sais, mais ce dont je me souviens, c'est que le petit jour commençait à poindre – que les obus commençait à pleuvoir et que par une pluie battante, en nous dissimulant le plus possible aux vues de l'ennemi que nous avions autour de nous sans savoir au juste où il était, nous arrivâmes au son des balles qui nous cinglaient aux oreilles (d'une façon très polie du reste) à une borne kilométrique renversée et peinte à la chaux.
Les Boches étaient donc passés par là ?
N'était-ce pas en effet l'indice de leur présence ? N'avions-nous pas vu déjà un peu partout sur les routes suivies par nous, le même truc employé par eux afin que leurs soldats ne puissent se rendre compte de l'endroit exact où ils se trouvaient ?
C'est grâce à ce stratagème et aux mensonges de leurs officiers que les soldats du kaiser ont cru pendant près d'un mois marcher sur Paris alors que… nous les reconduisions vers le nord.
Cette borne, heureusement, nous laissa lire difficilement le nom de Reims : nous étions donc dans la bonne route puisque nous savions que Reims avait été repris par nos troupes aux Allemands, quelques deux ou trois jours avant.
Enfin, et pour abréger, vers 2 h de l'après-midi, nous aperçûmes les nôtres. Nous étions une fois de plus sauvés. Vers 3 heures, mélangés à des soldats du 43ème, du 129ème et du 36ème, nous nous lançâmes dans la mêlée (sans doute le 16 septembre en fin de journée, NDR)."

1 mai 2010

Brimont : un château en Espagne pour la 10e brigade (VI)

Suite et fin de notre billet consacré aux combats dans et autour du château de Brimont en septembre 1914.

L'entrée du fort de Brimont.
Le bilan des combats au château de Brimont est extrêmement lourd pour la 5e division. Un premier procès-verbal, établi le 21 septembre par l'intendance de la division mentionne, pour le 36e régiment d'infanterie, la capture du chef de bataillon Navel, des capitaines Meunier et Poncet des Nouailles, des sous-lieutenants Munier, Haze, Dufour, Crenner et Dubois, et de quelque 650 hommes de troupe. Pour le 129e, comme mentionné dans un précédent billet, les pertes se montent à neuf officiers et 800 hommes de troupe. Ces chiffres sont évidemment sujets à caution.
L'église de Bourgogne (51).
Qu'advient-il, dès lors, de ces hommes ? Joseph Pirot (du 129e RI, fait prisonnier le 17 septembre, et qui s'échappera quelques jours plus tard), dans sa déclaration, racontera son périple avec ses camarades. En voici un extrait : "Nous avons été conduits par Bourgogne et c'est en passant devant le fort de Brimont que nous vu que les Allemands l'occupaient et avaient une batterie à côté du fort (pendant tout le temps que nous avons été au château, nous avons été bombardés par cette batterie). La colonne par 4 comprenait des hommes des hommes du 129e et du 36e. (...) Arrivé à peu près à 200 mètres du château, les officiers allemands ont crié : «Les officiers français en tête» et tous les officiers se sont portés en tête. Je n'ai pas pu distinguer ceux qui y étaient, sauf le lieutenant Maudelonde. Arrivés à Bourgogne, les Officiers allemands ont avisé leurs soldats qu'ils avaient fait des prisonniers Français et les ont fait venir au bord de la route pour les assurer que c'était vrai et les encourager. Après, ils nous ont promenés dans toutes leurs troupes pendant une partie de la nuit et nous ont conduits dans un champ pour permettre aux Officiers français de choisir leurs ordonnances. Ensuite nous sommes revenus sur nos pas pour prendre la route de Neufchâtel et c'est dans ce pays que nous avons commencé à être brutalisés, car les Allemands nous poussaient sous leurs chevaux, en hurlant après nous où c'était très difficile à passer. De Neufchâtel à Evergnicourt, ça a été assez bien. Arrivés à Evergnicourt, on nous a enfermés dans la fabrique de papier. C'était donc le 18 septembre que nous avons touché quelques pommes de terre pour notre nourriture. Depuis ce temps, je ne sais ce qu'il s'est passé au dehors de la papeterie, mais je crois avoir entendu crier : «Les prisonniers à la viande.» Je n'en suis pas sûr car j'étais enfoui dans la paille et je n'ai pas voulu sortir, car j'avais peur de manquer mon évasion (...)"

Je profite de ce dernier billet sur le château de Brimont pour remercier Robert Clément, qui a pris le temps de m'expliquer, sur le terrain, cet épisode.

24 avr. 2010

Brimont : un château en Espagne pour la 10e brigade (V)

 Suite de notre billet consacré aux combats dans et autour du château de Brimont en septembre 1914.

Deux vues de l'aile ouest du château de Brimont après les bombardements. Au premier plan, le chemin est celui qui reliait
le village de Brimont à Courcy.
Le 17 septembre, aux première lueurs du jour, les Normands du château de Brimont observent des renforts français envoyés pour reprendre le bois Soulains s'avancer le long de la route de Reims vers les bois de Soulains, s'arrêter puis enfin se replier. Plus près d'eux, ils aperçoivent des groupes d'Allemands aller à la voie de chemin de fer et en revenir. La mâchoire allemande semble bien s'être refermée sur eux... De fait, la fusillade avec les Allemands redémarre avec encore plus d'intensité. Les compagnies retranchées à la sortie du parc, sous les feux plongeants des soldats de Guillaume et prises à revers, ne peuvent se maintenir. Elles sont obligées de se réfugier derrière le grillage du jardin au fond du vallon. Meunier, du 36e, est témoin alors d'actes de bravoure désespérés : "Le mouvement de terrain qui sur la droite (vers le nord-est du château, NDR) masque notre vue à environ 200 m est fort gênant, aussi le commandant décide-t-il d'envoyer reconnaître et qui se passe derrière. Une demi-section sous les ordres du sergent Champetier de Ribes (du 129e régiment d'infanterie, NDR) rampe jusqu'à une meule de paille qui se trouve à la crête et y rencontre une vingtaine d'Allemands au repos. Ceux-ci sont tués par nos hommes mais le mouvement a été vu par l'ennemi qui ouvre un violent feu qui tue ou blesse la plupart des nôtres ; le chef de détachement mortellement blessé peut encore revenir avec quelques hommes." Les mitrailleuses ennemies arrosent les toits, les greniers, cinglent l'intérieur des cours. "Un obus tombe dans le puits qui est démoli, nous n'avons plus d'eau", raconte Meunier.
La chapelle du château de Brimont était située
à l'arrière de la ferme. Sur la gauche, les serres.
Vers midi, une brèche est ouverte dans le mur nord-est de la ferme par l'artillerie allemande, mais elle n'est pas exploitée par les soldats de Guillaume. Les blessés français s'accumulent. Ils sont 200 vers 14h00. En début d'après-midi, l'artillerie allemande augmente d'intensité : aux batteries de 77 s'ajoute désormais une batterie lourde de 210 qui écrase méthodiquement tous les bâtiments. Après l'édifice principal, les obus s'abattent sur la ferme et l'enceinte du parc. Une deuxième trouée est pratiquée par un projectile dans le mur nord-est. L'ennemi s'en rapproche, mais il est repoussé par la 3e compagnie du 129e qui ouvre un feu meurtrier à bout portant. Les Allemands concentrent alors leur attaque vers le parc, et notamment, vers les jardins français et l'épais bois qui bordent le parc au sud. Le terrain est difficile à défendre : les arbres abattus par les obus limitent le champ de tir des Normands. Ceux-ci sont rapidement dépassés, et se laissent désarmer.
Le toit de la ferme du château, où s'est retranché le 36e régiment d'infanterie
lors des combats du 16 et du 17 septembre 1914.
Le soldat Joseph Pirot, du 129e, fait prisonnier ce jour-là et qui réussira à s'évader quelques jours plus tard, racontera lors de son interrogatoire ces dernières heures au château de Brimont : "Tout le monde disait que le commandant (Duchemin, NDR) qui était au château avait fait sonner le "Cessez le feu" et hisser le drapeau blanc. C'est alors que plusieurs soldats ont mis leur mouchoir au bout de leur baïonnette pour laisser avancer les Allemands sans tirer. Quand on a sonné le "Cessez le feu", je suis resté dans la tranchée avec un camarade Leboucher et nous y sommes restés tant que les Allemands n'ont été arrivés dans le château. J'ai tiré 2 ou 3 cartouches pendant qu'ils venaient sur nous et comme les camarades ont insisté pour que je ne tire plus, je n'ai plus tiré. C'est les Allemands qui m'ont donné ordre de sortir, de laisser mon équipement et mes armes où j'étais (...). Quand notre section a été prise, tous les hommes qui étaient cachés dans le château sont venus nous rejoindre en criant : «Ne tirez plus, nous nous rendons.» Dans ces hommes, il y en avait quelques uns qui avaient laissé leur équipement dans le château et les autres se sont amenés tout équipés ; de là, les Allemands les ont fait déséquiper comme tous les autres."

(A suivre…)

20 avr. 2010

Brimont : un château en Espagne pour la 10e brigade (IV)

Suite de notre billet consacré aux combats dans et autour du château de Brimont en septembre 1914.

Après l'arrivée du bataillon du 129e régiment d'infanterie, le 16 septembre 1914, l'organisation des lisières du parc et du château est complétée (voir plan ci-contre). Au régiment du Havre échoient le bâtiment principal ainsi que les côtés sud-ouest et nord-est du parc. Les bons tireurs sont placés derrière les fenêtres du premier étage et dans les combles du château, en contrebas de lisière du bois de Brimont. Ils prennent pour cible les travailleurs allemands dès qu'ils les repèrent. L'ennemi riposte par des tirs de mitrailleuses sur les toits et des bombardements. La ferme attenante et la face sud-est du parc sont occupés par le 36e. Le génie perce des créneaux dans le mur le long de l'allée qui descend vers les bois de Soulains, puis creuse une tranchée pour tireurs à genoux sur le côté sud-est, en dehors du parc, pour la 8e compagnie du 36e. La 4e compagnie du 129e, pour sa part, s'enterre, à l'ouest, dans des trous de mitrailleuses. Enfin des postes d'observation sont installés. Celui de Navel est disposé dans le grenier d'un grand hangar à fourrage, auprès de la ferme.
C'est de cette position que le chef de bataillon commence à voir, dès 16 heures, d'importantes forces ennemies descendre en formations dispersées vers les bois de Soulains sans tirer ni subir le feu de l'artillerie française. Un peu plus tard, Navel aperçoit également un flot de fuyards sortir du bois en courant en direction du pont de la voie ferrée (cet épisode sera développé dans un autre billet, NDR). Le capitaine Meunier, du 36e RI, raconte : "À la tombée de la nuit nous entendons très distinctement le violent combat qui se livre dans les bois Soulains en arrière et à droite de nous. Nous ne pouvons rien voir et il est impossible de se faire une opinion sur le résultat car peu de temps après la charge nous entendons le clairon allemand qui sonne la retraite. Pendant longtemps nous verrons des lanternes aller et venir et nous supposons que ce sont des brancardiers allemands qui ramassent leurs blessés." Il est difficile d'imaginer la perplexité des soldats au château de Brimont... Les bois de Soulains, que le bataillon du 36e RI avait quitté 36 heures plus tôt, leur semblaient pourtant occupés par les Français. Par précaution, Duchemin et Navel envoient l'information à la Verrerie en cinq exemplaires par cinq hommes du 36e échelonnés. Puis, vers 21 heures, devant l'urgence de la situation, Duchemin fait de nouveau appel à Moulin pour demander des instructions au colonel du 129e RI.
Car la situation au sein du château devient préoccupante : les munitions commencent à baisser, la situation sanitaire pour les blessés est grave et les vivres sont insuffisants. Lorsque Moulin revient de la Verrerie, quatre heures plus tard, il est accompagné de deux médecins auxiliaires du 36e, Prentoux et Coty, de quelques infirmiers et d'une patrouille qui apporte une trentaine de paquets de cartouches. Moulin a remis le compte-rendu au colonel, qui a prescrit verbalement au bataillon Duchemin qu'il devait rester au château. Ces dispositions sont suivies, quelques heures plus tard, d'un ordre écrit identique.

(A suivre…)

15 avr. 2010

Brimont : un château en Espagne pour la 10e brigade (III)

 Suite de notre billet consacré aux combats dans et autour du château de Brimont en septembre 1914.

Les lisières sud du bois de Brimont hier et aujourd'hui (via Google Street View). Photo de droite, dans la trouée,
le château de Brimont. La route suit la ligne des tranchées allemandes lors des combats autour du château en septembre 1914.
Le trajet des bataillons Navel et Duchemin
pour rejoindre le château de Brimont.
Le deuxième bataillon du 36e régiment d'infanterie retranché au château de Brimont, la lourde machine militaire française continue de donner contre le mur allemand... Pour la journée du 16 septembre 1914, les ordres de la 10e brigade demeurent, à savoir pratiquer une attaque "brusquée" sur le village de Brimont et la ferme de l'Espérance. Dans leur entreprise, les petits Normands du Calvados, en pointe de cette attaque, doivent être renforcés par un bataillon du 129e RI. Mais celui-ci a pris du retard.
Conduite par le commandant Léopold Duchemin, la formation a en effet quitté la Verrerie, à 1,5 km de là (voir plan ci-contre), dans l'après-midi du 14 au 15. La lourde masse humaine s'est s'écoulé lentement, homme par homme, à l'abri des feux ennemis. Elle a passé par la voie ferrée, le long du canal de la Marne à l'Aisne, puis a rejoint les bois de Soulains. La consigne : marcher en silence, en tenant les baïonnettes et les bidons. Mais une fois dans la forêt, les hommes ne peuvent déboucher et rejoindre le château, en raison des tirs qui partent des tranchées allemandes et traversent la plaine. La journée du 15 s'est donc déroulée en faisant de la sape pied à pied sous les bombardements. Enfin à 4h15, en pleine nuit, le bataillon a débouché et a réussi à se porter par petits groupes sur la demeure et son grand parc arboré.
Selon le JMO de la 5e division, le bataillon est accompagné d'un peloton du génie, et quelques rapports mentionnent l'arrivée d'une corvée de ravitaillement. Le capitaine Meunier, de la 7e compagnie du 36e RI, signalera également dans son récit l'apparition d'un médecin-auxiliaire : "Celui-ci s'occupe immédiatement des blessés et installe une ambulance dans une vaste cave très profonde (cette installation sera pratiquée dans un deuxième temps, NDR) ; ce médecin auxiliaire fera preuve jusqu'à la fin d'une activité et d'un dévouement au-dessus de tout éloge."
Dès son arrivée dans cette enclave, Duchemin fait acheminer un compte-rendu au colonel de son régiment : "(...) Je vais compléter l'organisation des lisières du château commencée par le 36e RI, et chercher ensuite à gagner la lisière sud du bois de Brimont. Le commandant du 2e bataillon du 36e m'affirme qu'il n'y a aucune tranchée ennemie entre le château et la Verrerie. Toutes les fortifications ennemies seraient à l'est du château et au nord. Prévenir le bataillon de la Verrerie de ne plus tirer dans la direction du bois du château. Ces feux, hier matin, ont occasionné des pertes au 36e. La nuit a été calme aux bois Soulains. L'ennemi a allumé des feux aux tranchées. Il ne fait aucun mouvement en avant et n'a pas envoyé de patrouille." Le pli est porté à travers la plaine par le soldat Moulin, du 129e, qui, à son retour, rencontre avec un chef d'escadron d'artillerie, à l'ouest des bois de Soulains. Ce dernier, après avoir pris connaissance de sa mission, aurait dit : "C'est heureux que je vous ai rencontré, j'allais justement taper sur le château de Brimont" (le capitaine Meunier, dans son rapport, mentionne, de son côté, une erreur de l'artillerie française avec deux obus de 75 qui, le 16 septembre, auraient "blessé trois soldats et tué cinq vaches").

(A suivre...)

5 avr. 2010

Brimont : un château en Espagne pour la 10e brigade (II)

Le château de Brimont vu des lisières des bois de Brimont. Dans le fond, on aperçoit les bois de Soulains.
Suite de notre billet consacré aux combats dans et autour du château de Brimont en septembre 1914.

Voici la suite du récit du capitaine Meunier, de la 7e compagnie du régiment de Caen, pour la journée du 15 septembre... Lors de cette première journée dans le château de Brimont, l'heure est à se barricader. En quelques heures,  le vaste domaine est transformé en place-forte par les quatre compagnies, avec l'aide de sections du génie (dont il n'a pas été possible pour le moment de retrouver trace dans les rapports conservés aujourd'hui au Service historique de la Défense). Très vite se pose pourtant le problème du ravitaillement en eau, en nourriture et en munitions des hommes - une question qui, au fil des heures, va se poser avec de plus en plus d'importance. De même, les liaisons avec les bois de Soulains et la Verrerie de Courcy deviennent de plus en plus difficiles. Selon un rapport, écrit par le commandant Chassery  du 3e bataillon (rédigé le 22 novembre 1914), le commandant Navel envoie successivement, lors de cette journée, le cycliste Jolinet et le caporal Vincent aux bois de Soulains pour porter un compte rendu au colonel du 36e. Les deux hommes réussissent à traverser la plaine balayée par les balles, mais plus aucun autre contact n'est établi pour la journée. Il faudra attendre le 16 septembre au matin pour que des renforts arrivent.

"Dès qu'il fait grand jour (le 15/09, NDR), les Allemands ouvrent de la lisière du bois Brimont, un feu de mitrailleuses et de mousqueterie assez violent. Le lieutenant Dubois (natif du village de Carrouges, NDR) et plusieurs hommes sont tués d'autres sont blessés. Le commandant Navel donne l'ordre d'occuper les bâtiments et répartit son monde ainsi que suit :
1° Ferme : sous le commandement du capitaine Thil, avec la 5e compagnie.
2° Château : sous le commandement du capitaine Meunier, avec la 7e compagnie.
3° Parc : sous le commandement du capitaine Poncet des Nouailles avec la 6e compagnie.
4° Réserve : ce qui reste de la 6e compagnie qui n'a plus d'officiers est tenue par le commandant à sa disposition et placée entre la ferme du château.

L'effectif ne doit pas dépasser 650 hommes, y compris la section du génie qui nous a rejoint.
Le château est rapidement organisé ; au premier étage d'un couloir longe toute la façade regardant l'ennemi. Les fenêtres sont barricadées et les hommes répartis au créneau, les meilleurs tireurs sont installés dans les combles et des postes d'observation y sont placées. La ferme est organisée de la même façon, quant au parc le génie y creuse une tranchée qui prolonge le mur de la façade de droite.
Le champ de tir est très restreint en profondeur mais nos hommes, bien abrités, vont pendant trois jours faire de l'excellente besogne. L'ennemi tiraille faiblement, occupé surtout à ses travaux de retranchements mais un va-et-vient incessant d'Allemands donnera à nos tireurs l'occasion d'en abattre un grand nombre. Afin de ménager les munitions, chaque créneau se voit attribuer un secteur de terrain et ordre est donné de tirer qu'à coup sûr. La fusillade ne cessera pourtant pas et les documents et récits publiés par les Allemands insistent sur les fortes pertes par eux à cet endroit.
Toutes ces mesures prises, le commandant Navel se préoccupe de l'alimentation des hommes qui n'ont pas mangé depuis deux jours ; le génie essaie de réparer le moteur du puit, mais il renonce et installe un manège ; nous avons de l'eau pour le moment. On achète des moutons au fermier qui essaie de faire du pain. Tout va bien mais dans l'après-midi la décomposition du bétail tué par le bombardement et encombrant la cour de la ferme devient gênante ; le génie quoiqu'exténué essaie d'enterrer quelques cadavres, mais il y en a trop.
La nuit arrive et toutes les mesures de sécurité sont prises très rigoureusement en raison de la proximité immédiate de l'ennemi ; nos hommes quoique très fatigué montrent une grande vigilance. Le commandant Navel envoie une corvée chercher des vivres, mais les hommes reviennent n'ayant pu trouver leur chemin ; un nouveau détachement sous les ordres du sous-lieutenant Munier réussit à rapporter du pain et quelques vivres."


(A suivre...)

28 mars 2010

Brimont : un château en Espagne pour la 10e brigade (I)

Reconstruit à l'emplacement du précédent domaine, le château de Brimont apparaît
encore aujourd'hui enfoui dans sa cuvette au milieu des arbres.
 On ne fait pas la guerre avec des "Si..." Et pourtant, qu'il me soit permis ici de me poser une question. Si mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly n'avait pas été désigné pour jouer les flanc-gardes d'un assaut avorté le 14 septembre, aurait-il fait partie de ceux de sa compagnie qui, dans la nuit du 14 au 15, réussirent à se glisser au nez et la barbe des lignes ennemies pour aller occuper le château de Brimont ? Mon aïeul, comme nombre de ses camarades, aurait alors certainement été fait prisonnier. Car la demeure, bordée par un grand parc, se révéla être un véritable guêpier pour les deux bataillons de la 10e brigade qui s'y risquèrent. Un récit dactylographié adjoint au Journal de marche du régiment, sans doute rédigé par le capitaine Meunier de la 7e compagnie lors de sa captivité, nous en dit un peu plus long sur ces trois journées.

Le château de Brimont de 1914 vu du nord-est.
C'est par ce côté que l'attaque du château par les
Allemands, le 17 septembre, démarre. A gauche de la tour,
on devine le toit de la chapelle (Photo DR).

"Le 14 septembre 1914 au soir le 2e bataillon du 36e est de nouveau dans les bois de Soulains et attend de nouveaux ordres. Les hommes prennent quelques repos en attendant la distribution de vivres annoncée, mais le commandant Navel (que Fernand Le Bailly a vu, le 5 juin, lire l'appel de Joffre) donne l’ordre d’occuper le château de Brimont immédiatement mettant le bataillon en marche sans attendre le retour des corvées envoyées aux vivres. La 5e compagnie s’avance à droite parallèlement à la route conduisant au château. La 7e compagnie à gauche de cette route ; les deux autres compagnies (la 6e et la 8e) suivent. Les deux compagnies de tête contournent de chaque côté l’enclos formé par le château, son parc et la ferme. La 7e compagnie pénètre dans le château par une brèche faite dans la grille par le bombardement. La 5e compagnie par une porte de la ferme trouvée ouverte. Je me rencontre avec le capitaine Thil, commandant la 5e compagnie, au centre de l’enclos. Il fait une nuit profonde, impossible de rien voir. On entend seulement, tout près, l'ennemi qui abat des arbres.
Des petits postes sont placés en avant des bâtiments et je dispose le reste de la compagnie dans le parc, derrière le château. Pendant ce temps, les deux compagnies de queue ont pénétré dans le parc en se frayant une brèche dans la clôture.
La façade sud et la terrasse du château de Brimont, en 1914,
donnaient sur le parc (Photo DR).


Le jour va paraître, les patrouilles partent explorer les abords de la position, mais reviennent bientôt ayant rencontré les allemands qui se retranchent à la lisière du bois qui domine le château. Dès qu’il fait assez clair, le commandant Navel examine les abords de la position. Nous sommes dans un creux dominé par le bois de Brimont, dont nous sommes séparés par un glacis de 130 à 150 mètres de large dénudé et à pente assez raide. Sur la face de droite un mouvement de terrain distant d’à peu près 200 mètres nous masque la vue, à gauche des champs de betteraves nous séparent de la Verrerie que l’on n’aperçoit à environ un kilomètre et que nous croyons savoir occupé par le 129e régiment d’infanterie.
Face à l’ennemi, le château, des communs et des bâtiments de ferme offrent une ligne continue de murs. Il en est de même sur une grande partie de la face de droite composée de bâtiments de ferme et de murs du parc. Les deux autres face sont limitées par l’entourage en grille les grillages du parc. Pour le moment, elles n’auront besoin que d’être surveillées. Une aile du château est en ruines, quelques bâtiments de la ferme sont endommagés. Le bombardement a en outre tué une quantité de bestiaux qui commencent à se décomposer."

(A suivre...)

23 mars 2010

Cernés dans la plaine

Suite et fin provisoire du récit de Fernand Le Bailly (démarré ici) sur la journée du 14 septembre 1914, où il raconte comment sa section est progressivement encerclée par les Allemands dans la plaine de Brimont (illustrations DR issues de la presse enfantine parue pendant la guerre).

"À 7 h du matin, nous étions environ 15 morts, 20 blessés, et vingt-cinq vivants autour de cette meule. Les autres étaient restés sur place, blessés ou tués.
Eh bien, tous entassés, pelotonnés les uns contre les autres, nous attendions la mort, voyant l'ennemi rétrécir son cercle sur nous, redoublant de vigueur pour nous abattre et, vous qui me lisez, écoutez bien ceci : pas un d'entre nous ne proféra une plainte, le moindre cri de désespoir.
Je vis des exemples sublimes de courage. Je vis un des nôtres, l'œil gauche pendant, sanguinolent, le cuir chevelu pantelant ayant une balle dans la cuisse et une dans le talon, effectuer lui-même ses pansements. J'en vis un autre qui, mourant, blessé au ventre, mettait sa main comme bâillon sur sa bouche pour qu'on ne l'entende pas hurler, alors que, de sa main gauche, il embrassait la photographie de sa femme et de ses enfants.
Un autre, expirant également, qui ne cessait de répéter "
France, France". Il voulait dire "C'est pour la France", etc.
Et tous ces corps sans bras, sans jambes, sans tête ! Horrible vision ! Que d'horreurs !
Vers 9 h ½, un civil, en bras de chemise, s'approchait vers nous, et nous faisait des signes désespérés en indiquant une direction – probablement celle où les "Boches " allaient nous tomber dessus. Il arriva dans la zone battue par les balles – la traversa sans être atteint et au moment où je le tirai par une jambe pour faire rentrer son épaule qui dépassait du coin de la meule, il reçut une balle qui le traversa de part en part et, en poussant un cri sourd, il me tomba entre les genoux : il était mort.
Que venait-il nous dire ? Nous ne le saurons jamais.
C'est à ce moment que je demandai à Lhostis
(qui trouvera la mort des les bois de Beaumarais lors d'un accident de grenade le 15 mars 1915) ce qu'il comptait faire. Quant à moi, je lui proposai, ainsi qu'à Apere de tacher de descendre le chemin jusqu'à un petit talus d'où on pouvait prendre une tranchée ennemie en enfilade. Il fallait à tout prix sortir de cette meule qui, d'un moment à l'autre pouvait prendre feu sous l'action d'obus à la mélinite. Et puis, y rester, n'étions-nous pas voués à la mort sans pouvoir se défendre ou à peine ?
Tous trois se rangèrent à mon avis. Un deuxième groupe préféra rester là. Un troisième voulait gagner une autre meule d'où "
ils pourraient voir l'ennemi de plus loin".
Le sergent Lhostis ne pu les rallier à son point de vue. La suite nous prouva que chacune des trois méthodes était bonne.

Il s'agissait pour nous trois de gagner le talus en question en parcourant 250 m ledit chemin, complètement à découvert. C'était en un mot, si nous y arrivions, la possibilité de continuer à combattre, de protéger la meule des nôtres de toute surprise, et qui sait si… à la nuit, nous ne pourrions pas nous sortir de ce cercle de mort ! Il était 1 h du soir. Lhostis s'élança. Puis moi, puis Apere, puis un quatrième. L'instinct de conservation vous donne des ailes dans ces moments-là !
Nous traversâmes un ouragan de balles et nous n'étions plus qu'à 50 m à peine du talus quand, tout à coup, j'entendis un cri derrière mois… Apere s'affaissa, puis je vis Lhostis tomber comme une masse – je me lançai aussitôt à plat ventre. Je fus, pendant plus de dix minutes, sans pouvoir articuler un son – j'étais trop essoufflé et en voyant à 2 mètres les balles venir ricocher sur le dos d'âne du chemin pour rebondir en miaulements au-dessus de moi, j'avoue que je crus que c'était la fin… Je n'eus pas peur, je ne perdis même pas mon sang froid, mais j'éprouvai un de ces serrements de cœur qui agit singulièrement sur le cerveau… Les années passées, les êtres que l'on aime, sa femme, ses enfants, vous défilent sous les yeux avec une rapidité vertigineuse… Et ces balles arrivant par volées, l'éclatement des obus, l'énervement, la fièvre font de vous un je ne sais quel autre être… C'est très difficile à définir… J'y renonce.
J'eus l'impression très nette qu'en ne bougeant pas, en gardant l'immobilité la plus absolue, le dos-d'âne du chemin me protégerait suffisamment, mes camarades et moi. Au surplus, les balles qui me passaient à quelques centimètre au-dessus du corps ne me disaient-elles pas en passant : "Si tu bouges, tu es mort."
Ma montre avait glissé de ma poche et se trouvait à environ 1 m de moi, cadran en dessus. J'entrouvris un œil : il était 1 h ¼ ! Je m'enfonçai le nez dans le sol pour enfouir mon visage 2 ou 3 centimètres plus avant, j'entendis peu à peu l'intensité des balles diminuer, une sorte de torpeur s'empara de moi et… je dormis !
(souligné dans le texte d'origine, NDLR). Oui, parfaitement, à partir de ce moment, je me sentis sauvé car les "Boches", nous croyant morts ne tiraient plus ou presque et, je le répète, je dormis à poings fermés.
Vers trois ou quatre heures (je ne me souviens plus), j'entrouvris un œil, mes camarades n'avaient pas bougé. Je les appelai d'une voix sourde : pas de réponse. Bref, Lhostis me répondit enfin : "
Je ne suis pas blessé" ; même réponse de l'autre camarade. Quant à Apere, il ne répondit rien.
Enfin ! La nuit arriva, nous entendîmes un galop effréné nous arriver dessus. D'un bond, nous nous levâmes tous trois prêtes à vendre chèrement notre vie quand, ô joie, nous reconnûmes les pantalons rouges.
C'était quinze de nos camarades encore vivants qui venaient nous rejoindre… voir si nous étions morts avant d'essayer de traverser les lignes ennemies.
Ils étaient restés dans les meules ! De notre section, nous étions donc dix-huit !" 


(A suivre...)

20 mars 2010

"L'abattoir le plus dégoûtant..."


Photo : la plaine de Brimont où Fernand Le Bailly et sa section se sont battus le 14 septembre 1914.
La configuration des lieux n'a pas changé, sinon le tracé d'une allée, plantée d'une haie,
qui rejoignait le château de Brimont (au centre de la photo) à la lisière des bois de Soulains, ici à droite.

Le14 septembre, les combats pour la prise du château de Brimont se poursuivent. Une action combinée des deux régiments de la 10e brigade est décidée, le régiment du Havre, le 129e RI, partant de la Verrerie de Courcy, le régiment de Caen, le 36e RI, devant s'élancer au même moment, à un kilomètre à l'est, des bois de Soulains. Malheureusement, aucune des deux unités ne peut déboucher en raison des feux violents d’infanterie, d’artillerie et des mitrailleuses ennemies. Une nouvelle action est menée vers 17h00, appuyée par l'artillerie divisionnaire et deux groupes d'artillerie de campagne. Nouvel échec... Le 2e bataillon parvient à 500 m du château mais il ne peut progresser. Dans son récit qu'il rédigera quelques mois plus tard dans les bois de Beaumarais, mon arrière-grand-père racontera son engagement pour ces journées. En voici un premier extrait.

"Le 13 au soir, dans la nuit du 13 au 14, (…) l'ennemi n'avançant pas, ordre fut donné à mon bataillon d'attaquer le château de Brimont, pendant que le reste de la division, appuyée par d'autres troupes, donnerait l'assaut général du fort.
Notre capitaine, Mr Malfre, blessé la veille n'était plus des nôtres hélas !
Trois sections de la 6e compagnie partirent avec le bataillon. La 4e section, c'est-à-dire la nôtre, fut désignée comme flanc-garde à droite dudit bataillon sous le commandement de l'adjudant Hazey et du sergent Lhostis..
C'est à partir de ce moment que je rentrai dans le rang – mon chef direct, le capitaine, étant blessé, mon rôle d'agent de liaison se trouvait supprimé.
Enfin ! J'allais donc me battre avec des camarades autour de moi ! J'étais enchanté, car durant les jours précédents, je trottais toujours seul, sous les balles et les obus, transmettant les ordres de mon capitaine, ce qui est infiniment plus déprimant que… lorsqu'on se bat ou que l'on avance coude à coude. (…)
Nous nous glissâmes par bonds à travers champs et bois dans la direction du château (
le château de Brimont, NDLR) en laissant à notre gauche le village de Courcy et les deux grandes cheminées de sa Verrerie et sans avoir été inquiétés, nous arrivâmes ainsi sur la crête qui se trouve un peu en retrait, à environ 400 mètres du village. Sur cette crête, quelques haies – à gauche, un vallon boisé (sans doute le terrain qui redescend vers la Verrerie, NDLR). A droite : la plaine. En face, à 500 ou 600 m, le château perché presque au sommet de la colline appelée le fort de Brimont.
Tout près, un petit chemin dévalant la crête derrière nous dans la direction de la ligne de chemin de fer parallèle au canal de la Marne à l'Aisne. Enfin, à 50 m sur notre droite, en bordure de ce chemin, 7 meules de paille et une faucheuse mécanique.
Nous nous couchâmes en tirailleurs face au château, puis l'adjudant Hazey parcourut notre ligne composée de 74 fusils et nous jeta ces quelques mots : "
Ne pas bouger d'ici. Tirer jusqu'à épuisement des cartouches, avancer si possible ou se faire tuer, mais ne pas reculer." Et puis, il disparut dans la nuit noire. Je ne l'ai jamais revu.
L'aube s'annonça – les oiseaux chantaient. Apere, près de moi, sommeillait, d'autres plus loin causaient, riaient à voix basse. Puis un radieux soleil se leva, le canon se mit de la partie et déchaîna avec lui la plus formidable fusillade que j'aie jamais entendue jusqu'ici.
Je jetai un regard rapide autour de moi. En avant, à 100 m, une haie de pointes de casques allemands émergeaient d'un vallonnement – à droite, à 300 m, même vision – derrière à droite du chemin – trois tranchées remplies de casques à pointe – enfin, à notre gauche dans le vallon boisé, des milliers d'hommes se fusillaient à bout portant.
Je me tournai vers Apere. Nous échangeâmes un regard d'adieu – et sans plus m'occuper de ce qui se passait autour de moi, je mis ma hausse à 250 m, et pendant 1/2 heure je tirais sur les casques en face de nous. Je m'arrêtai, ne pouvant plus tenir le canon de mon fusil tellement il était chaud – un rapide coup d'œil autour de moi, seuls, Apere, deux camarades et moi étions encore là.
Je vis alors plusieurs de mes camarades tirant derrière une meule, puis plusieurs autres, blessés ceux-là, tirant eux aussi, mais derrière nous. Enfin, je vis, ô malédiction, que déjà plus de la moitié des nôtres étaient tués.
Apere me cria :
"Que fais-tu ?"
– Que veux-tu mon vieux, puisque nous sommes entourés, autant rester là, lui répondis-je.
Mais regarde Lhostis est là-bas, derrière cette meule ! Allons-y !
Allons-y, répliquai-je. Tu as raison. Nous ne reculons pas, nous pourrons continuer à tirer tout en étant abrités du feu ce ces c… là qui sont devant nous.
La bataille battait son plein. C'était terrifiant !
J'abrège, la plupart d'entre nous avaient tiré leurs dernières cartouches. Moi, j'en gardai une quinzaine pour l'effort suprême qui devait arriver d'une minute à l'autre.
Nous tirâmes nos camarades tués qui se trouvaient près de la meule, par les pieds, la tête, les mains : nous les rangeâmes derrière nous, puis pansâmes nos blessés ; beaucoup avant d'arriver à cette meule furent tués ; un, je le vois encore, se glissa sous une faucheuse mécanique qui se trouvait là ; plusieurs avaient reçu jusqu'à quatre et cinq balles.
Où passèrent les "Boches" qui se trouvaient derrière nous ? Je ne sais. Toujours est-il que la meule nous protégea.
Il faut avoir vécu ces moments-là, avoir vu un pareil tableau pour connaître le spectacle et les horreurs de la boucherie humaine qu'on appelle "la guerre moderne !"
L'abattoir le plus dégoûtant, le plus hideux qu'on puisse voir ne peut qu'en donner une faible idée.
"

(A suivre…)

18 mars 2010

La course à l'amer

Photo : les toits du village de Courcy et, en arrière-plan et à mi-pente de la colline, le château de Brimont.
A droite, les premiers arbres des bois de Soulains, où trouva refuge le 36e RI du 13 au 17 septembre 1914.

A bien lire les documents conservés aujourd'hui au SHD, il est difficile, voire impossible, de réaliser le déluge de feu qui s'abat le long du canal de l'Aisne à la Marne, du 13 au 17 septembre 1914 – un épisode faisant partie de ce que les historiens désignent aujourd'hui comme la "course à la mer". Pendant quatre jours, les hommes vont se battre sous des bombardements constants, la plupart du temps dans des abris superficiels ou des tranchées hâtivement creusées pour se protéger. A cela va s'ajouter la crainte permanente, à tous les niveaux de la hiérarchie de la 5e division, d'être débordé ou encerclé par l'ennemi. Dans un rapport écrit peu de temps après ces combats, le capitaine Cabanel, commandant de la 12e compagnie du 129e RI, raconte comment du 16 septembre, en fin de journée, au 17 septembre, à 17h00, son unité, qui défendait le front est de la Verrerie de Courcy, avait été tenue en éveil constant pour éviter un "glissement" de l'ennemi, brûlé 2000 cartouches en quelques heures et avait perdu dans les tranchées qu'elle occupait 60 hommes morts ou blessés.
Le dimanche 13 septembre, comme le décrit le soldat Jules Champin, le 1er bataillon s'engage dans la plaine sous les tirs de l'artillerie ennemie dans une marche de flanc pénible. Il dépasse le moulin à vent de Courcy (aujourd'hui disparu, il était situé à droite du village) et oblique vers la droite. Une fois arrivé au pont du champ de courses (que l'on peut encore voir aujourd'hui), il se reconstitue et gagne le couvert des bois de Soulains de l'autre côté du canal. Il y trouve une protection relative contre les feux de l'ennemi.
Restent les deux autres bataillons du régiment... Ces derniers se portent, dans un premier temps, à l'ouest du village de Courcy puis reçoivent l'ordre de se déplacer vers le château de Brimont par les bois de Soulains. Là encore, leur marche s'effectue de flanc sous la menace de l'artillerie de campagne et des mitrailleuses allemandes. Celles-ci, établies à la ferme de l'Espérance (disparue aujourd'hui et qui était située sur l'actuelle D966), tirent heureusement trop court, et les pertes sont peu nombreuses. Toutefois la progression le long du cours d'eau est rendue difficile en raison de l'amoncellement des branches tombées des arbres et de l'enchevêtrement à terre des fils télégraphiques. Le bataillon arrive vers 20h30 au pont, à la nuit tombante. Il gagne la corne ouest des bois et s'y installe. Il est suivi par le 3e bataillon, qui s'arrête aux Cavaliers de Courcy et garde l'accès au pont. Dans la nuit, les deux batailllons tapies dans les bois sont épaulées par des Valenciennois du 127e RI. Les hommes ont ordre de poursuivre leur attaque sur le château de Brimont. Dans le sous-bois, la section de mon arrière-grand-père, Fernand Le Bailly, à la 6e compagnie, est désignée comme flanc-garde de l'attaque du 2e bataillon…

14 mars 2010

Funeste Brimont

A gauche : le secteur de Brimont le 13 septembre. La flèche rouge montre pour l'armée française l'axe de l'attaque du 129e RI, la bleu, celui du 36e RI.

Funeste Brimont… Avec Charleroi, Douaumont, Neuville-Saint-Vaast et quelques autres sites, cette petite colline tranquille de la Marne appartient sans doute aux lieux où le 36e régiment d'infanterie fut le plus éprouvé. Du 13 au 17 septembre, selon un rapport rédigé par le lieutenant-colonel Bernard, commandant du 36e RI, pour tenter de déborder l'ennemi retranché dans le château de Brimont, la ferme de l'Espérance, le village de Bourgogne, positions organisées avec autant de soin que des ouvrages de sièges, les pertes vont atteindre 750 hommes*. De surcroît, lors de ces funestes journées, deux bataillons de la 10e brigade, un du 129e RI et un du 36e RI, vont être capturés**.
A quoi ressemble le paysage que découvrent ces hommes le 13 septembre au matin ? L'historique du régiment du Havre nous décrit plus longuement ces lieux : "Un large glacis descend du village de Saint-Thierry jusqu'à la dépression du ruisseau des Fontaines, qu'empruntent le Canal de l'Aisne à la Marne et la voie ferrée de Laon à Reims. Cette dépression s'étrangle entre le pied du glacis, marqué par le village, le château de Courcy et le mamelon isolé de Brimont, dont les pentes sont couvertes de bois. Le Canal et la voie ferrée, en profonde tranchée, formant un obstacle qui n'est franchissable qu'en quelques point très espacés. La route de Courcy à Brimont franchit le Canal et la voie ferrée, puis traverse la Verrerie entre l'usine à droite et les maisons ouvrières à gauche ; elle monte ensuite à travers bois jusqu'au village de Brimont, situé sur la crête. A la sortie Nord de la Verrerie, un chemin se détache à droite, suit le pied du mamelon et conduit au Château de Brimont, situé dans le fond du vallon descendant du village de Brimont vers le sud et vers la dépression du Canal."
Quatre-vingt seize ans plus tard, les lieux n'ont pas changé.  Une fois sorti des petits pavillons qui bordent la sortie de Courcy, vous retrouvez les ponts franchis, le 13 septembre, par le 129e et l'emplacement de la Verrerie, aujourd'hui occupé par une petite cité ouvrière, construite en 1923. Le régiment du Havre s'y retranchera pendant cinq jours, avant de subir une contre-attaque allemande qui jettera la panique dans ses rangs. De même, vers le sud-est, on aperçoit toujours les bois de Soulains où le 36e se protégera tant bien que mal des bombardements de l'artillerie allemande et où de nombreux contre-attaques furent enrayées "à la baïonnette". Dans ce petit boqueteau, le 14 septembre au soir, le commandant Navel, du 2e bataillon, recevra l'ordre d'aller occuper le château de Brimont, situé un kilomètre plus au nord, et dont une tour se dresse encore. Il y sera rejoint vingt-quatre heures plus tard par le premier bataillon du 129e. Mais ceci est une autre histoire que nous allons découvrir.

*Rapport rédigé le 21 septembre 1914.
** Le bataillon du 36e est non comptabilisé dans les 750 hommes évoqués par Bernard. Un premier bilan établi à Chenay le 21 septembre 1914 fait état pour les hommes pris au piège du château de Brimont de huit officiers et 650 hommes de troupe (pour le 36e RI), et de neuf officiers et 800 hommes de troupe (pour le 129e RI). Pour le 36e RI, certaines études mentionnent des pertes globales du 13 au 17 septembre de 1 564 hommes de troupe et 22 officiers.

21 févr. 2010

Le témoignage de Jules Champin (suite et fin)

Suite et fin des billets précédents consacrés à Jules Champin : après sa blessure dans la plaine de Courcy, en septembre 1914, le soldat Jules Champin, du 36e régiment d'infanterie, est soigné dans un hôpital de la Croix Rouge, à Reims. Il est bientôt rejoint pas d'autres soldats, français et allemands, et la ville commence à être bombardée (ci-dessous, avec sa frise estampillée Caen : Jules Champin. Photos DR).


"Vendredi 18 septembre 1914
Dès 6h00 du matin, le bombardement recommence et va aller toute la journée de plus en plus violent. La cathédrale doit être très endommagée, les blessés qui peuvent marcher se réfugient dans les grandes caves de l'hôpital, croyant être plus à l'abri. Il y en a beaucoup de mon régiment dont mon ami Rivière, de la Vaudré, à Clécy (classe 1912). Il était venu me voir près de mon lit, aussitôt qu'il avait appris que j'étais là avec lui. Il était blessé légèrement à l'épaule, naturellement il s'empresse de descendre dans les caves, car le bombardement redouble de violence et cette fois c'est pour nous. Il tombe 3 gros obus dans l'hôpital à un mètre de hauteur du niveau de la cour et à six ou sept mètres de distance les uns des autres, qui naturellement défoncent et vont éclater dans les caves où tout le monde valide ou pouvant marcher s'est réfugié. Il doit y avoir beaucoup de victimes. Nous sommes de plus en plus persuadés que nous sommes environnés d'espions, un bombardement si précis est inimaginable. Dans les mansardes et partout on ne respire que de la poussière. À ce moment-là, nous apprenons que dans la cathédrale, les éclats d'obus viennent tomber dans la chambre de la mansarde où je suis resté couché pendant le bombardement. J'en ramasse un, mais il est tellement chaud que je me brûle les doigts en voulant y toucher. Un autre vient déchirer mon matelas. Cette fois c'en est trop, je m'habille comme je peux et prend ma musette où sont toutes mes petites affaires personnelles. C'est l'affolement complet partout, on ne respire que de la fumée et de la poussière. J'arrive enfin dans la cour ou je vois les... 3 fameux trous d'obus qui ont fait tant de ravage parmi nous. Je m'informe de
mon ami Rivière. J'apprends qu'il est resté dans les caves, à mon grand regret, je ne peux pas y aller voir. De ce que nous sommes de rescapés, une dizaine, on se réunit dans la cour. Les plus valides étant déjà partis et, sous la direction d'un ??? (illisible) major du 36e, on décide de partir en direction de la gare vers 2h00.
Je dois faire beaucoup d'efforts pour marcher, car ma jambe me fait rudement souffrir. Impossible de pouvoir s'appuyer dessus, on s'entraide du mieux que l'on peut, car mourir pour mourir, il n'était plus possible de rester dans ce maudit hôpital. Mon balai m'aide beaucoup à marcher, et petit à petit nous avons espoir de pouvoir nous sauver. Nous passons à côté de la statue de Jeanne d'Arc, qui est juste sur le milieu du parvis de la cathédrale, qui est bien abîmée. Je remarque aussi l'hôtel de Ville dont il ne reste plus un seul carreau, les rues sont défoncées pleines de débris de toutes sortes et bien endommagées, beaucoup de maisons sont brûlées ou démolies. Pendant cette petite accalmie du bombardement, nous arrivons tout de même à la gare de Reims où une grande joie nous attend, le chef de gare et les employés sont très chic pour nous. Ils nous installent dans deux wagons qui sont déjà bien garnis de blessés. La locomotive est sous pression, prête à partir. Je suis dans un wagon de lère classe. Si nos blessures ne nous faisaient pas souffrir, on serait presque comme des rois. Bref, nous partons vers 3h00 bien contents et heureux de quitter cet enfer infernal. On doit un grand merci aux employés et au chef de gare qui se sont bien dévoués pour nous tous. Nous passons par les gares suivantes : Tinqueux, Thillois, Muisson, Jonchery, où il y a déjà ????? (illisible) un grand train de blessés bien garni - Courlandon, Plemes ou enfin on attache nos deux wagons à un autre train rempli de blessés ????? (illisible). Dans la nuit, nous arrivons à Château-Thierry où nous changeons de ligne, car la nôtre doit être coupée, ce qui nous oblige à faire un très grand détour.

Samedi 19 septembre

Notre train repart dans la nuit de Château-Thierry. Nous passons ensuite par Dormans, Port à Binson, qui me rappelle la nuit où nous nous sommes battus comme des lions et, au moins, où j'ai eu la grande joie de venger beaucoup de mes camarades tombés au champ d'honneur. Nous arrivons ensuite à Epernay. On distingue en passant les établissements Mercier, si renommés pour leur champagne."



Avec ce dernier extrait se clôt (provisoirement) cet étonnant témoignage, consacré aux combats de l'automne 1914.